‹ Anne de GeiersteinChapitre 160 sur 246 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

En parlant ainsi, Annette disparut, après avoir indiqué à Phîlipson le passage qui le conduirait dans la cour basse du château. Là était son coursier prêt parmi une vingtaine d'autres; douze d'entre eux étaient équipés de selles de guerre et de fronteaux à l'épreuve , destinés à l'usage d'autant de cavaliers , vassaux de la famille d'Arnheim, que les efforts du sénéchal étaient parvenus à rassembler en toute hâte; deux palefrois, assez remarquables par l'élégance de leur harnais, attendaient Anne et sa suivante favorite. Les autres domestiques , qui presque tous étaient des femmes et de jeunes garçons, avaient des chevaux inférieurs. Au signal donné , les hommes d'armes prirent leurs lances et mirent le pied dans rétrier, attendant que les femmes et les domestiques fussent montés et rangés en ordre : ils se mirent alors en selle et commencèrent leur marche , mais lentement et avec beaucoup de précaution. Schreckenwald conduisait l'avant-garde ayant Arthur Philipson à son côté. Anne et sa soubrette occupaient le centre de la petite troupe, suivies des pacifiques serviteurs, tandis que deux ou trois cavaliers expérimentés formaient l'arrière-garde avec ordre d'empêcher soigneusement toute surprise.

Quand on se fut mis en mouvement , la première chose qui étonna Arthur fut que les pieds des chevaux ne produisaient plus ce bruit aigu et sonore qu'occasionne le choc du fer sur les cailloux; et comme le jour augmentait, il put remarquer que les sabots et les fers de chaque animal , le sien compris , avaient été soigneusement enveloppés d'une quantité suffisante de laine pour empêcher le bruit ordinaire qui accompagne leur marche. C'était une singulière chose que de voir le petit corps de cavalerie descendre la route pierreuse qui conduisait au château, sans entendre retentir ces sons que nous sommes habitués à considérer comme inséparables de la marche d'un cheval, et leur absence semblait donner une apparence particulière et surnaturelle à la cavalcade.

Ils parcoururent de la sorte le sentier tortueux qui menait du château d'Arnheim au village voisin, et ce village, suivant l'ancienne coutume féodale, était tellement près de la forteresse, que les habitants, lorsque le seigneur les appelait, pouvaient aussitôt accourir à sa défense ; mais il était occupé pour le moment par des personnes d'un autre genre, par les soldats révoltés du rhingrave. Quand les fugitifs venant d'Arnheim arrivèrent à l'entrée du village, Schreckenwald d'un signe ordonna qu'on fit halts ,et fut aussitôt obéi par les gens de la[suite. Il courut alors lui-même en avant

pour reconnaître les lieux , accompagné d'Arthur Philipson seulement, tous deux n'avançant qu'avec fermeté et précaution. Le plus profond silence régnait dans les rues désertes; on voyait çà et là un soldat qui semblait avoir été mis en faction; mais toutes les sentinelles étaient endormies.

« Les braves rebelles ! dit Schreckenwald , ils montent là une belle garde de nuit! Oh ! qi'e je les réveillerais joliment, s'il ne s'agissait pas avant tout de protéger cette jeune entêtée... Attendezmoi ici, étranger, tandis que je retourne vers nos camarades et que je les ramènerai... il n'y a point de danger. »

Aces mots, Schreckenwald laissa Arthur, qui seul dans la rue d'un village plein de bandits , seulement plongés dans une insensibilité passagère, n'avait aucune raison de trouver sa position très agréable. Le refrain d'une chanson de table que quelque riboteur répétait en dormant, ou le grognement de quelque chien du village, semblait un signal auquel une centaine de brigands allaient s'élancer sur lui. Mais dans l'espace de deux ou trois minutes, la «avalcade silencieuse, conduite par Ital Schreckenwald, le rejoignit, et suivant son chef observa la plus grande précaution pour ne pas donner l'alarme. Tout alla bien jusqu'à ce qu'ils eussent gagné le bout du village où , bien que l'homme à la peau d'ours ' qui était de faction fut tout aussi ivre que ses camarades , uu énorme chien couché à cOté de lui se montra plus vigilant. Lorsque là petite troupe approcha, l'animal poussa un féroce hurlement, assez retentissant pour rompre le sommeil des sept Dormants*, et qui en effet réveilla son maître. Le soldat saisit sa carabine et tira , sans trop savoir où ni pour quelle raison. Cependant la balle frappa le cheval d'Arthur, et comme l'animal tombait, la sentinelle se précipita en avant pour tuer ou faire prisonnier le cavalier.

« Marchez ! marchez ! hommes d'Arnheim ! ne songez qu'à la sûreté de votre jeune maîtresse! >> s'écria le chef de la bande.

« Arrêtez , je vous l'ordonne ; secourez l'étranger , sur votre vie! » répliqua Anne , dont la voix ordinairement ftiible et douce retentit alors aux oreilles des gens qui l'entouraient, comme un clairon d'argent. « Et je ne bougerai pas avant qu'il soit secouru. > Schreckenwald avait dt\jà lancé son cheval pour fuir; mais s'apercevant de la répugnance d'Anne à le suivre , il revint sur ses

1. BarenJiauter, dit le loxte , ce qui signifie vaurien , comme los soldats allemands; tiharenhaut Toulant dire aussi pcaw d'ours, l'interlocuteur fait ici un jeu de mots. A. H. S« Allusioa k uao légende de ce nom. a. h.

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