‹ Anne de GeiersteinChapitre 164 sur 246 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

dignes d'être appréciées qu'elles sont plus rares , devait être sans doute inappréciable.

Elle ne manqua point de parole : au bout de quelques instants , le vieux Philipson entra dans l'écurie et serra son fils dans ses bras.

« Mon fils!., mon cher fils! » s'écria l'Anglais, son stoïcisme habituel ne tenant plus contre le sentiment naturel et la tendresse paternelle... « bienvenu dans un instant de doute et de danger... et mieux venu que jamais dans un moment oii se concentre la véritable crise de notre destinée. Dans peu d'heures je saurai ce que nous pouvons attendre du duc de Bourgogne... Avez -vous le gage? »

La main d'Arthur chercha d'abord celui qui était le plus près dé son cœur dans le sens littéral aussi bien qu'allégorique, savoir la petite cassette qu'Anne lui avait donnée en partant. Mais il se rappela aussitôt et présenta à son père le paquet qui avait été si étrangement perdu et retrouvé à La Ferette.

« Il a couru de grands risques , depuis que vous l'avez vu , dit-il à son père , et j'en ai couru au.ssi. J'ai reçu l'hospitalité la nuit dernière dans un château , et j'ai vu ce matin dans le voisinage un corps de lansquenets qui commençait à se mutiner pour obtenir sa paie. Les habitants du château ont pris la fuite pour échapper à leurs violences ; et comme nous passions devant leurs quartiers à la pointe du jour, un homme à la peau d'ours , qui était ivre , a tué mon pauvre cheval d'une balle, et j'ai été forcé, par manière d'échange, de prendre ce pesant animal flamand, avec sa selle d'acier et sou lourd chanfrein. — Notre route est hérissée de périls, répliqua le père. J en ai eu aussi ma part, car j'ai couru un grand danger dans une hôtellerie où je me suis arrêté la uuit dernière (il ne précisa point la nature du danger) ; mais j'en suis parti ce matin, ^t je suis arrivé ici en sûreté ; j'ai enfin cependant obtenu une escorte sûre pour me conduire au camp du duc près Dijon , et j'espère avoir une audience de lui ce soir. Alors si notre dernier espoir s'évanouit, nous gagnerons le port de Marseille, nous ferons voile vers Candie ou vers Rhodes, et nous consacrerons notre vie à la défense de la chrétienté , puisque nous ne pouvons plus combattre pour l'Angleterre. »

Arthur écouta sans répliquer ces paroles de mauvais augure; mais elles n'en tombèrent pas moins mortellement sur son cœur , comme h sentence du juge qui sépeire un criminel de la §Qciété et

de toutes ses jouissances pour le condamner à une prison perpétuelle. Au même instant , les cloches de la cathédrale se mirent à sonner , et rappelèrent au vieux Philipson que son devoir était d'entendre la messe qui se disait à toute heure dans l'une ou l'autre des chapelles séparées dépendant de ce magnifique édifice. Son fils le suivit par obéissance à sa volonté.

En approchant de la porte de cette superbe cathédrale , les voyageurs la trouvèrent obstruée, comme c'est l'usage dans les pays catholiques , par une multitude de mendiants des deux sexes qui encombraient l'entrée pour donner aux fidèles une occasion de faire l'aumône , et de remplir ainsi un devoir si positivement prescrit comme une principale observance de l'Église. Les Anglais fe débarrassèrent de leur importunité en distribuant, comme l'on fait en pareil cas , quelques petites pièces de monnaie à ceux qui paraissaient être les plus nécessiteux ou mériter le plus leur charité. Une grande femme se tenait sur les dernières marches près de la porte, et tendit la main au vieux Philipson qui, frappé de son extérieur , remplaça par une pièce d'argent les petites monnaies qu'il avait distribuées aux autres.

« C'est une merveille ! » dit-elle en anglais , mais d'un ton à n'être entendue que de lui seul, quoique son fils aussi pût saisir le son et le sens des mots qu'elle prononçait... << oui, c'est un miracle!... Un Anglais possède encore une pièce d'argent et ne craint pas d'en faire aumône à un pauvre ! »

Arthur remarqua que son père tressaillit un peu à cette voix ou à ces paroles , qui parurent même à ses oreilles dépasser de beaucoup la portée des observations d'une mendiante ordinaire. INIais après un regard jeté sur la femme qui avait ainsi parlé, son père passa outre et entra dans la grande nef de l'église , où il ne s'occupa bientôt plus que de la solennelle cérémonie de la messe que disait un prêtre à l'autel d'une chapelle séparée du corps principal du superbe édifice, et dédiée, comme semblait l'annoncer l'image placée au dessus de l'autel, à saint George, ce saint militaire, dont l'histoire véritable est si obscure, quoique la légende populaire l'ait rendu l'objet d'une vénération particulière durant les âges féodaux. La cérémonie connnença et finit avec toutes les formes accoutumées; le prêtre officiant se relira avec ses acolytes ; et quoique quelques uns des fidèles peu nombreux qui avaient assisté au saint sacrifice restassent à dire leur chapelet et à s'acquilter de leurs dévotions privées, la plus grande, partie] quitta la chapelle

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