CHAPITRE XXIV
Elle porta la" main à son front, et sembla un moment accablée par de pénibles souvenirs.
Arthur se rapprocha de son père , et lui demanda d'un ton d'intérêt qu'il ne put réprimer : « Père, quelle est cette dame? est-ce ma mère? — Non , mon fiîs , répondit Philipson ; silence , au nom de tout ce qui vous est cher et sacré ! •>
Cependant l'inconnue entendit et la question et la réponse , quoique faites à voix basse.
« Oui, dit-elîe, oui, jeune homme... je suis... je devrais dire que je fus... votre mère... la mère , la protectrice de tout ce qui fut noble en Angleterre... je suis Marguerite d'Anjou. »
Arthur tomba à deux genoux devant l'intrépide veuve de Henri VI , qui soutint si long-temps et dans des circonstances si désespérées, par un courage inébranlable et par une profonde politique, la cause chancelante de son faible mari ; et qui, si elle abusa parfois de la victoire avec cruauté et par vengeance , avait en partie expié ses torts par la fermeté indomptable dont elle avait donné des preuves en supportant les plus rudes coups de l'adversité. Arthur avait été lui-même élevé dans un dévoûment absolu à la famille des Lancastre , alors détrônée , dont son père était un des soutiens les plus distingués ; et ses anciens faits d'armes qui , quoi- (jfue malheureux , n'avaient été ni sans gloire ni sans éclat , avaient été accomplis en combattant pour leur cause avec un enthousiasme appartenant à son âge et à son éducation. Il jeta au même instant son bonnet sur le pavé , et s'agenouilla aux pieds de son infortunée souveraine.
Marguerite écarta le voile qui cachait ses traits nobles et majestueux; et alors même... quoique des torrents de larmes eussent creusé ses joues... quoique les soucis , les désappointements , les cha* grins domestiques et l'orgueil humilié eussent éteint le feu de ses yeux et diminué la dignité si douce de son front... alors même ils montraient des traces de cette beauté qui avait été jadis sans pareille en Europe. L'apathie qui , à la suite d'une infiailé de malheurs et d'espérances déçues, s était emparée de l'aine de la malheureuse reine , se dissipa un moment à la vue de l'enthousiasme du beau jeune homme. Elle lui abandonna une de ses mains qu'il couvrit de larmes et de baisers , tandis que de l'autre elle écartait avec une tendresse maternelle les longs cheveux bouclés d'Arthur, qu'elle s'efforçait de relever de l'hurable posture qu'il avait prise. Cependant son père avait fermé la porte de la chapelle et s y était adossé ,
s'écartant ainsi lui-même du groupe , comme pour empêcher qu'aucun étranger n'entrât pendant cette scène extraordinaire.
i Et tu es donc , " dit Marguerite d'une voix où la tendresse de femme luttait étrangement avec l'orgueil naturel du rang , et avec l'indifférence calme, stoïque , produite par l'excès de ses infortunes personnelles ; « tu es donc , beau jeune homme, le dernier rejeton de la noble tige dont tant et de si beaux rameaux sont tombés dans notre malheureuse cause ! Hélas ! hélas ! que puis-je faire pour toi '.' Marguerite n'a plus même une bénédiction à donner : si bizarre est sa destinée , que ses bénédictions se changent en anathèmes , et qu'elle n'a qu'à vous regarder , qu'à vous souhaiter du bien , pour assurer votre ruine prompte et complète. Moi. ..j'ai été l'arbre vénéneux dont l'influence fatale a ruiné et détruit toutes les belles plantes qui s'élevaient à côté et autour de moi; et, après avoir donné la mort à tout le monde , je ne puis la trouver pour moimême ! — Noble et royale dame, dit le vieil Anglais, que votriî auguste courage , qui a résisté à tant de malheurs , ne se laisse point abattre maintenant qu'ils sont passés, et qu'au moins il arrive des temps plus heureux pour vous et pour l'Angleterre. — Pour l'Angleterre, pour moi, noble Oxford ! » répliqua cette reine veuve et abandonnée... « Si le soleil de demain pouvait me replacer sur le trône d'Angleterre , pourrait-il me restituer ce que j'ai perdu ? Je ne parle ni de richesse ni de puissance... elles ne sont rien en comparaison... Je ne parle pas de cette armée de nobles amis qui eût péri pour ma défense et pour celle des miens... les Sommerset , les Parug, les Stafford, les Clifford... ils ont acquis une haute célébrité, ils ont trouvé place dans les annales de leur pays... Je ne parle pas de mon époux : il a échangé le sort d'un saint militant sur la terre contre celui d'un saint rayonnant de gloire dans le ciel... Mais , ô Oxlbrd ! mon fils !... mon Edouard!... m'est-il possible de regarder ce jeune homme sans me rappeler que la comtesse et moi nous mîmes au monde la même nuit deux beaux enfants? Combien souvent nous sommes-nous efforcées de prévoir leur fortune future, et de nous persuader que la même constellation qui présida à leur naissance influerait dans la suite sur leur vie , et les conduirait par une route unie et facile jusqu'à ce qu'ils atteignissent un bonheur et une réputation à eux prédestinés. Hélas ! ton Arthur vit ; mais mon lùlouard , né sous les mêmes auspices , remplit une tombe sanglante; ! ..
Elle s'enveloppa la tête dans son manteau comme pour étouffer