CHAPITRE XXIV. 3âS
les plaintes et les sanglots que lui arrachait l'affection maternelle à ces déchirants souvenirs. Philipson , ou le comte d'Oxford exilé , comme nous pouvons l'appeler à présent , remarquable dans ces époques de changement par la constance avec laquelle il était toujours resté fidèle à la maison de Lancastre, vit combien il était imprudent à sa souveraine de s'abandonner ainsi à sa faiblesse.
« Reine , dit- il , le voyage de la vie est comme celui d'une journée d'hiver , et le temps marqué pour sa durée passera rapidement , que nous le sachions mettre à profit ou non. Ma souveraine est , je l'espère , trop maîtresse d'elle-même pour souffrir que des lamentations sur le passé l'empêchent de pouvoir user du présent. Vous me voyez prêt à obéir à vos ordres. Je vais de ce pas trouver Bourgogne , et si je le trouve favorable au plan que nous voulons lui faire adopter , il pourra advenir des choses qui changeront en joie notre deuil actuel ; mais il faut profiter de l'occasion avec zèle et promptitude. Apprenez-moi donc, madame, pour quelle raison votre Majesté est venue ici déguisée et au milieu des périls : à coup sûr ce n'est pas simplement pour pleurer sur ce jeune homme que l'illustre reine Marguerite a quitté la cour de son père , déguisée elle-même sous de vils vêtements , et qu'elle est sortie d'une retraite sûre pour venir en lieu peu sûr au moins, si même il ne l'expose pas à des dangers.— C'est vous jouer de moi , Oxford , répliqua l'infortunée princesse , oubien vous tromper vous-même , que de penser que vous servez encore cette Marguerite qui n'ajamais prononcé un mot sans raison , jamais agi sans motif , quelque légère que fût sa conduite . Je ne suis plus le même être ferme et raisonnable ; la douleur qui me consume comme une fièvre , en me rendant une place odieuse, me pousse vers une autre par simple impuissance d'esprit , par simple impatience. La résidence de mon père est sûre , dis-tu? Se peut-il qu'une femme qui s'est vue dépouiller du plus noble et du plus riche royaume d'Europe... qui a perdu des armées de nobles amis... se peut-il qu'une épouse sans maii, qu'une mère sans enfant... qu'une malheureuse sur la tête de qui le ciel a versé jusqu'à la dernière goutte de sa colère... se peut-il qu'elle consente à faire société avec un faible vieillard qui trouve à composer des sonnets et de la musique , des mascarades et des folies , à pincer de la liarpe et à rimer , une consolation à tout ce que la pauvreté a d'aflligeant, et, ce qui est pire encore, au ridicule et au mépris auxquels elle expose. —Allons, madame, avec votre permission, dit son conseiller, ne blâmez pas le bon roi René de ce que, persécuté par la
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m ANNE DE GEIERSTEIN.
fortune , il a pu trouver en lui-même d'humbles sources de consolation , que votre esprit plus fier est disposé à dédaigner : une lutte avec ses ménestrels a pour lui tout ie charme d'un tournoi ; et une couronne de Pleurs tressée par des troubadours, célébrée dans leurs sonnets , lui semble une heureuse compensation pour les diadèmes de Jérusalem , de Naples et des Deux-Siciles , dont il ne possède que les vains tit es — N<i rne parlez pas de ce vieillard digne de pitié, répliqua Marguerite, tombé si bas qu'il est au dessous même de la haine de ses plus inorlels ennemis, et qui n'a jamais excité que le dédain. Je te l'avor.e, noble Oxford, Jai failli devenir folle par suite de ma résidence forcée près d'Alix, dans le misérable cercle qu'il appelé sa cour. Mes oreilles, qui maintenant ne s'ouvrent avec plaisir qu'aux accents de la douleur, ne sont pas encore aussi lasses de l'éternel frémissement des harpes , du continuel grincement des archets , du perpétuel battement des castagnettes... mes yeux ne sont pas aussi las d'une pitoyable affectation du cérémonial des cours, qui n'est respectable que s'il annonce richesse et insigne puissance... que mon àme n'est malade en voyant la slupide ambition qui peut trouver plaisir aux paillettes , aux glands faux , au clinquant, iorsijue tout ce qui est grand et noble a disparu. Non, Oxford, si je suis destinée à perdre le dernier rayon d'espoir que la bizarre fortune seiuble m'offrir , je me retirerai dans le plus humble couvent des Pyrénées , et là du moins j'échapperai à l'insulte de la gaîté idiote de mon père... Qu'il s'eflPace de notre souvenir comme des pages de l'histoire dans laquelle son nom ne serajamais cité! J'ai bien des choses plus importantes à dire ci à faire. Et maintenant, mon Oxford, quelles nouvelles d'Italie? le duc de Milan nous aiderat-il de ses conseils ou de ses trésors? — De ses conseils très volontiers, madame ; mais comment les goûterez- vous?... je l'ignore, en vérité, puisqu'il nous recommande de nous soumettre à notre malheureux destin et de nous résigner aux volontés de la Providence. — Le rusé Italien! Galéas ne veut donc nous secourir d'aucune partie de ses trésors, ni protéger une amie à laquelle il a si souvent juré fidélité aux jours de son bonheur? — Non ; les diamants que j'ai déposés entre ses mains n'ont pu le déterminer à ouvrir son coffie-f'oit pour nous prêter les ducats nécessaires à notre entreprise. Il a dit cependant que si Charles de Bourgogne songeait sérieusement à intervenir en notre faveur, telle était son estime pour ce grand prince et son vif sentiment des infortunes de Votre Majesté, qu'il considérciail ce que l'état de ses finances, quoique près-