CHAPITRE XXIV
que épuisées, et la condition de ses sujets , quoique appauvris par des taxes et des tailles, lui permettraient de faire à votre égard. — L'hypocrite à double face! dit Marguerite. Si l'assistance du prince de Bourgogne nous fournit une chance de reconquérir ce qui nous appartient , alors il nous donnera quelques méchantes couronnes pour que nous oubliions , dans notre prospérité nouvelle, son indifférence pour notre adversité... Mais que fera Bourgogne ? Je suis venue ici pour vous dire ce que j'ai appris, et savoir le résultat de vos démarches.... une garde dévouée protège le secret de notre entrevue. Mon impatience de vous voir m'a amenée ici sous ce vil déguisement. J'ai une petite suite à un couvent un peu au delà de cette ville... J'ai fait épier votre arrivée par le fidèle Lambert... et maintenant je viens savoir vos espérances ou vos craintes , et vous faire part des miennes. — Royale dame, dit le comte, je n'ai pas vu le duc. Vous savez que son caractère est capricieux, bourru , hautain et inexorable : s'il peut adopter la politique calme et soutenue que demandent les circonstances, je doute peu qu'il n'obtienne réparation complète de Louis son ennemi juré , et même d'Edouard son ambitieux beau -frère; mais il s'abandonne à d'extravagants accès de colère, avec ou sans provocation ; il peut s'engager dans une querelle avec les pauvres mais courageux Helvétiens, et vraisemblablement il allumera une guerre où il doit s'attendre à ne rien gagner, tandis qu'il court les plus grands risques de beaucoup perdre. — Assurément, dit la reine, il ne se fiera point à l'usurpateur Edouard , au moment même où cet usurpateur lui donne la plus grande preuve de trahison. — Sous quel rapport, madame ? La nouvelle dont vous parlez n'est pas encore venue jusqu'à moi. — Comment , milord ? suis-je donc la première à vous annoncer qu'Edouard d'York a passé la mer avec une armée telle que le fameux Henri V lui-même, mon beau-père, n'en transporta jamais une semblable de France en Italie. — En effet , j'avais entendu dire que tel était son dessein , et j'en avais prévu la mise à exécution comme fatale à notre cause. — Edouard est arrivé , Edouard le traître et l'usurpateur. Il a envoyé un défi à Louis de France, réclamant la couronne de ce royaume comme sa légitime propriété... Cette couronne qui fut placée sur la tète de mon malheureux mari, lorsqu'il n'était encore qu'un enfant au berceau. — Il est donc décidé... les Anglais sont en France! « répliqua Oxford d'un ton qui exprimait la plus vive inquiétude... « Et quels sont ceux qu'Edouard amène avec lui pour cette expédition? — Tous les ennemis les plus
acharnés de notre maison et de notre cause , tous ! le faux , le traître, l'ignoble George , qu'il appelle duc de Glocester; le buveur de sang Richard; l'impur Hastings, Howard, Stanley; en un mot les chefs de tous ces traîtres que je ne voudrais pas nommer, à moins qu'en les nommant mes malédictions ne pussent les balayer de la surface de la terre. — Et je tremble de le demander : Bourgogne se prépare-t-il à les joindre comme un frères d'armes , et à faire cause commune avec cette armée yorkiste , contre le roi Louis de France? — D'après les avis qui me parviennent, et ils sont particuliers, sûrs, et en outre confirmés par le bruit général... Non , mon cher Oxford, non! — Les saints en soient loués! Edouard d'York... je ne médirai pas même d'un ennemi... est un capitaine hardi et sans peur... mais il n'est ni Edouard III, ni l'héroïque Prince Noir.... il n'est pas non plus ce Henri V de Lancastre sous qui j'ai gagné mes éperons, et aux descendants duquel la pensée seule de sa glorieuse mémoire m'aurait rendu fidèle, si les serments d'allégeance par moi jurés m'avaient permis de songer à changer de maître et de parti. Laissons Edouard s'engager dans une guerre contre Louis sans l'aide de Bourgogne sur lequel il comptait. Louis, à vrai dire, n'est pas un héros, mais c'est un général circonspect et rusé , plus à craindre peut-être , dans cette époque de dissimulation, que Charlemagne, s'il pouvait relever l'oriflamme, entouré de Rola'jd et de tous ses paladins. Louis ne hasardera point de batailles telles que celles de Poitiers, de Crécy, ou d'Azincourt. Avec mille lances du Hainant et vingt mille écus de Bourgogne en notre pouvoir , Edouard risquera de perdre l'Angleterre, tandis qu'il s'engage dans une lutte prolongée pour reconquérir la Normandie et la Guienne. Mais quels sont les mouvements de Charles de Bourgogne? — Il a menacé l'Allemagne , et ses troupes sont maintenant occupées à inonder la Lorraine dont il a saisi les principales villes et les châteaux. — Où est Ferrandde Vaudemont... jeune homme courageux et entreprenant , dit-on , qui réclame la Lorraine du chef de sa mère, Yolande d'Anjou, sœur de Votre Grâce? — Sauvé en Allemagne ou en Suisse. — Que Bourgogne prenne garde à lui, » répliqua le comte expérimenté, « car si le jeune homme déshérité trouvait des confédérés en Allemagne et des alliés parmi les Suisses intrépides, Charles pourrait avoir à combattre en lui un ennemi plus redoutable qu'il ne pense. Pour le moment nous ne sommes forts que de la force du duc, et s'il l'affaiblit en vains et ridicules efforts, nos espérances, hélas! s'évanouissent avec son pouvoir; quand même