CHAPITRE XXV
frère Edouard IV, l'occasion qui se présentait de tirer une vengeance éclatante , et la riche acquisition qu'il espérait faire de la Provence par la renonciation de René d'Anjou et de sa fille en sa faveur, l'Anglais ne manqua point d'appeler toute son attention sur l'urgente nécessité de ne pas perdre un seul instant.
« L'accomplissement de ce projet, dit-il, demande la plus grande promptitude. Pour avoir une chance de succès, il faut que je sois en Angleterre avec les forces auxiliaires de Votre Altesse, avant - qu'Edouard d'York puisse revenir de France avec son armée. — Et après être venu ici, répliqua le duc, notre digne frère ne se pressera nullement pour s'en aller. Il rencontrera des Françaises à l'œil bleu , et du vin français , couleur de rubis , et frère Blackburn n'est pas homme à renoncer si vite à de pareils avantages. — Monseigneur duc, je rendrai justice à mon ennemi. Edouard est indolent et voluptueux lorsque tout va bien autour de lui; mais qu'il sente une fois l'aiguillon de la nécessité, il devient aussi ardent qu'un cheval bien nourri. Louis, aussi, qui manque rarement d'accomplir ses projets, doit s'attacher à persuader au roi d'Angleterre de repasser la mer... C'est pourquoi, de la promptitude, noble prince!... la promptitude estl'âmede votre entreprise. — De la promptitude! ma foi, j'irai avec vous et je surveillerai moi-même l'embarcation, et les soldats que vous aurez seront choisis , éprouvés , tels enfin , que leurs pareils ne se trouvent que dans l'Artois et le Hainaut. — Pardonnez encore, noble duc, à l'impatience d'un malheureux qui se noie et qui presse pour qu'on
le secoure Quand nous dirigerons -nous vers les côtes de
Flandre pour ordonner cette importante mesure? — Ma foi, dans une quinzaine, dans une semaine peut-être; bref, aussitôt que j'aurai châtié , comme ils le méritent , une bande de brigands et de voleurs qui, de même que l'écume du chaudron qui vient toujours en dessus, se sont emparés des hauteurs des Alpes, et de là infestent nos frontières de contrebande, de pillage et de vols. — Votre Altesse veut parler de la confédération suisse ? — Oui, c'est le nom que se donnent ces lourds paysans, espèces d'eclaves affranchis de l'Autriche , qui , semblables à un dogue dont la chaîne est rompue, profitent de leur liberté pour saccager et détruire tout ce qu'ils trouvent sur leur passage. — J'ai traversé leur pays en revenant d'Italie, et j'ai entendu dire que les cantons se proposaient d'envoyer des députés demander la paix à Votre Altesse. — La paix ! s'écria Charles, oui-dà! les procédés de cette ambassade ont été
singulièrement pacifiques! Profitant d'une mutinerie des bourgeois de La Ferelte, la première ville de garnison où ils sont entrés, ils ont pris d'assaut les murailles , saisi Archibald d'IIagenbach qui commandait la place pour moi, et l'ont mis à mort sur la place du marché. Une telle insuite doit être punie, seigneur John deVere; et si vous ne me voyez pas livré à la colère qu'elle mérite si bien, c'est que j'ai déjà donné ordre qu'on pendît ces infâmes qui s'appellent ambassadeurs ! — Pour l'amour de Dieu , noble duc , " dit l'Anglais se jetant aux pieds de Charles... « pour votre propre réputation, daus l'intérêt de la paix de la chrétienté , révoquez un tel ordre s'il est réellement donné. — Que signifie cette chaleur? que vous fait la vie de ces hommes, sinon que les conséquences d'une guerre peuvent retarder votre expédition de quelques jours? — Peut la rendre tout-à-fait nulle, je dirai même, doit la faire manquer... Écoulez-moi, seigneur duc, j'accompagnai ces hommes une partie de la route. — Vous ! . . . vous , compagnons de voyage de ces grossiers paysans suisses? Il faut que la fortune ait bien rabaissé l'orgueil de la noblesse anglaise, pour que vous ayez choisi une semblable société. — Le hasard m'a jeté au mili' u d'eux. Quelques uns de ces députés sont de sang noble , et en outre animés d'intentions pacifiques, dont je ne crains pas de me porter garant. ~ Sur mon honneur, milord d'Oxford, vous leur faites une grande faveur et à moi aussi , en intervenant de la sorte entre les Suisses et moi-môme. Permettez-moi de vous dire que c'est condescendance de ma part, lorsque, par déférence pour une vieille amitié , je vous laisse parier à loisir des affaires de votre pays. Il me semble que vous devriez m'épargner votre opinion sur des sujets qui ne vous intére.s?ent aucunement. — Monseigneur duc de Bourgogne , j'ai suivi votre bannière à Paris , et j'ai eu le bonheur de vous secourir à la bataille de Monllhéry, lorsque vous étiez assiégé par les homme:^ d'armes français. . . — jN'ous ne l'avons pas oublié , et la preuve (|ue ce service n'est pas sorti de notre mémoire, c'est que nous vous avons souffert si long-temps en notre présence, plaidant la cause d'une bande de coquins qu'on nous prie de ne pas livrer au gibet qui (\(\\a convoite leurs cous, parce que, Dieu me pardonne! ils ont été compagnons de voyage du comte d'Oxfod ! — Non pas , monseigneur. Je demande leur vie seulement parce qu'ils viennent avec une mission pacifique, et que leurs chefs au moins n'ont pris aucune part au crimr dont voiis vous plaignez. » Le duc traversa lappartement à pas inégaux dans une grande