CHAPITRE XXVI
perdre l'un et l'autre. Ces hommes habitent au milieu de rochers et de déserts qui sont presque inaccessibles , et leur existence est si rude que le plus pauvre de vos sujets mourrait de faim s'il était soumis à une diète pareille. Pour l'amour du ciel! n'allez pas les chercher; mais suivez plutôt les plans plus nobles et plus importants que vous avez adoptés , sans troubler un nid de guêpes qui , une fois en mouvement, peuvent vous piquer à vous rendre fou. »
Le duc avait promis d'être patient , et s'efforçait de tenir sa parole ; mais les muscles gonflés de son visage et ses yeux étincelants montraient combien il avait de peine à maîtriser sa colère.— Vous êtes mal informé, milord, dit-il ; ces hommes ne sont pas les bergers et les paysans inoffensifs qu'il vous plaît de supposer. S'ils étaient tels, je pourrais prendre sur moi de les dédaigner; mais enflés d'orgueil par quelques victoires remportées sur les lâches Autrichiens , ils ont secoué tout respect pour l'autorité ; ils prennent des airs d'indépendance , forment des ligues , font des inva-r sions, prennent des villes d'assaut , jugent et exécutent, suivant leur bon plaisir, des hommes de sang noble.... Tu es stupide, comte , car tu as l'air de ne pas rae comprendre. Pour échauff'er ton sang anglais, et te faire sympathiser avec mes. sentiments à l'égard de ces montagnards , sache que ces Suisses sont de véritables Ecossais pour ceux de mes domaines qui avoisinent leurs confins ; pauvres, fiers, féroces, faciles à s'oftenser, parce qu'ils gagnent toujours à la guerre ; difficiles à s'apaiser, parce qu'ils gardent long-temps rancune ; toujours prêts à saisir le moment favorable , et à attaquer un voisin lorsqu'il est engagé dans d'autres aff'aires. De même que les Ecossais sont pour l'Angleterre des ennemis inquiets, perfides, acharnés, de même les Suisses le sont pour la Bourgogne et mes alliés. Qu'en dis-tu à présent? puis je rien entreprendre d'important avant d'avoir rabaissé l'orgueil d'un pareil peuple? Ce sera l'affaire de peu de jours. J'empoignerai le porcépic des montagnes, malgré toutes ses pointes, avec mon gantelet d'acier. — Alors Votre Altesse en finira plus vite avec eux , répondit le noble exilé , que nos rois d'Angleterre n'en ont fini avec l'Ecosse. Les guerres ont toujours duré si long-temps, et ont toujours été si sanglantes, que les gens sages regrettent qu'elles aient jamais commencé. — Non, répliqua le duc , je ne déshonorerai pas les Écossais en les comparant sous tous les rapports à ces grossiers montagnards des cantons. Les Écossais ont du sang et de la noblesse chez eux , et nous en avons vu maints exemples. Ces Suisses
ne sont qu'une pure race de paysans , et le petit nombre de nobles par naissance dont ils peuvent se vanter cachent leur illustre origine sous des vêtements et des manières de manants. C'est à peine, ]e pense, s'ils tiendront contre une charge de mes lances de Hainaut. — Non, pourvu que vos lanciers puissent trouver moyen de courir sur eux ; mais. ... — Eh bien ! pour imposer silence à vos scrupules, » dit le duc en l'interrompant, « sachez que ces peuples encouragent, par leurs secours et leur protection, la formation des plus dangereux complots dans mes domaines. Rejjardez ici.... Je vous disais que mon officier, sir Archibald d'Hagenbach , fat assassiné lorsque la ville de La Ferettc fut traîtreusement prise par ces Suisses qui vous semblent si innocents ; et voici un rouleau de parchemin qui annonce que mon serviteur a été exécuté par arrêt du tribunal véhmique, bande d'assassins mystérieux auxquels je ne veux pas permettre de se réunir en aucune partie de mes états. Oh! si je pouvais seulement les surprendre sur terre avant qu'ils aillent se cacher dessous, ils apprendraient ce que vaut la vie d'un noble ! Puis , remarquez l'insolence de leur attestation ! »
Le parchemin portait, avec le jour et la date , que la peine de mort avait été prononcée contre Archibald d'Hagenbach pour tyrannie, violence et oppression; et qu'il avait été exécuté par ordre de la sainte vèhme , et par les officiers de cette cour , qui n'étaient responsables de leurs actes que devant leur tribunal seul. Il était contre-signe en encre rouge, avec le sceau de la société secrète, représentant un rouleau de cordes et un poignard nu. \
« J'ai trouvé ce document cloué à ma toilette avec un poignard i dit le duc , autre tour par lequel ils donnent du mystère à leur jonglerie homicide. »
La pensée de ce qu'il avait souffert dans la maison de John Menos, et des réflexions sur l'étendue et l'omniprésence de ces associations secrètes, causèrent même au brave Anglais un frisson involontaire.
« Pour l'amour de tous les saints du ciel! dit-il, gardez-vous, monseigneur, de parler de ces terribles sociétés, dont les m.embrcs sont au dessus , au dessous et autour de nousj aucun homme n'est sfir de sa vie , si bien gardée qu'elle soit , quand elle est poursuivie par un homme peu attaché à la sienne. Vous êtes environné d'Allemands, dllaliens et d'autres étrangers... combien d'entre eux peuvent être attachés par ces chaînes secrètes qui les dégagent de tout autre lien social pour les unir par un pacte inextrica-