‹ Anne de GeiersteinChapitre 189 sur 246 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

encore le peuple, afin de solder des mercenaires pour qu'ils remplissent des fonctions militaires qu'il est de notre gloire et de notre privilège exclusif de remplir.— Vous avez parlé, sire de Mirabeau,» fut encore la seule réponse du duc. Il prononça ces mots avec calme et tranquillité, comme s'il eût craint que des expressions vives et imprudentes ne lui échappassent avec ce qu'il avait l'intention de dire. Oxford lui lança un regard avant qu'il parlât, comme si le duc en le sachant là devait chercher davantage à se modérer. « Plaise maintenant au ciel, se dit le comte, que cette opposition produise son ettét naturel, et décide le duc à renoncer à une entreprise si imprudente , si hasardeuse et si peu nécessaire ! »

Pendant que Philipson adressait intérieurement ce vœu, le duc fit un signe à un député du tiers-état, ou de la bourgeoisie, de parler à son tour. L'individu qui oiiéit au signal du prince était Martin Block , riche boucher et marchand de bestiaux à Dijon. Ses paroles furent celles-ci : «Noble prince, nos pères ont été les respectueux sujets de vos prédécesseurs, nous sommes les vôtres, et nos enfants seront ceux de vos successeurs ; mais quant à la requête que votre chancelier nous a transmise, elle est telle, que nos ancêtres n'y eussentjamais accédéj telle, que nous sommes décidés à n'y pas consentir ; telle enfin, qu'elle ne sera jamais accordée par les Etats de Bourgogne à aucun prince jusqu'à la fin des temps. »

Charles avait supporte avec un silence impatient les discours des deux premiers orateurs , mais cette réplique brusque et hardie du tiers- état lui causa trop d'irritation pour qu'il se contint davantage. Il se laissa aller à la violence de son caractère ; et, frappant sur le plancher de manière que le trône en trembla , et que la voûte de la salle en retentit , il accabla le hardi bourgeois de reproches. « Bête de somme, dit-il, tes braiements doivent-ils donc m'étourdir aussi? Les nobles peuvent s'arroger le droit de parler, car ils peuvent combattre; les prêtres peuvent Jouer de la langue, car c'est leur métier; mais toi, qui n'as jamais versé d'autre sang que celui des bœufs, encore plus stupides que toi-même... faut-il que tu viennes ici, avec une bande de tes pareils, jouir, Dieu me pardonne! du privilège de beugler devant le trône d'un prince? Sache, brute que tu es , qu'on n'introduit jamais des taureaux dans un temple que pour les sacrifier , et que des bouchers ou des artisans ne comparaissent^mais devant leur souverain que pour avoir l'honneur de vider leurs bourses , afin de subvenir aux besoins de l'Etat. »

A ces mots , un murmure de mécontentement, que la frayeur

même causée par la colère du duc ne put réprimer, parcourut l'auditoire ; et le bourgeois de Dijon, intrépide plébéien, répliqua avec peu de respect : t Nos bourses , monseigneur duc , nous appartiennent ; et nous n'en mettrons pas les cordons entre vos mains avant d'être satisfaits des motifs pour lesquels notre argent doit être dépensé ; et nous savons bien comment protéger nos fortunes et nos personnes contre des bandits et des pillards étrangers. »

Charles fut sur le point d'ordonner l'arrestation du député; mais jetant un coup d'œil vers le comte d'Oxford, dont la présence, en dépit de lui-même , lui imposait un certain degré de contrainte , il renonça à cette imprudence pour en commettre une autre.

« Je vois , » dit-il en s'adressant à la députation des Etats , « que vous avez tous formé une ligue pour déconcerter mes projets, et sans doute pour m'ôter tout pouvoir, sauf celui de porter une couronne de souverain et d'être servi à genoux, comme Charles-le-Simple, j)rndantque les Etats de mon royaume se partagent la puissance. Mais vous saurez que vous avez affaire à Charles de Bourgogne , prince qui, bien que dédaignant de vous consulter, est certainement capable de gagner des batailles sans l'aide de ses nobles , puisqu'ils lui refusent l'assistance de leurs épées... de subvenir aux dépenses sans le secours de ses avares bourgeois... et peut-être de trouver un chemin vers le ciel sans l'assistance d'un clergé ingrat. Je montrerai à tous ici présents combien mon esprit est peu affecté et ma résolution peu ébranlée par votre séditieuse réplique au message dont je vous ai honorés... Ici, Toison-d'Or, admettez en notre présence ces hommes des cantons et des villes confédérées de la Suisse, comme ils s'appellent. »

Oxford et tous ceux qui s'intéressaient réellement au bonheur du duc entendirent avec la plus vive inquiétude sa résolution de donner audience aux envoyés suisses , prévenu comme il 1 était contre eux , et dans un moment où sa bile élait on ne peut plus remuée par le refus des Etats de lui accorder des subsides. Ils n'ignoraient pas que les obstacles qui s'opposaient au cours de sa colère étaient comme des rocs dans le lit d'un fleuve dont le courant ne peut être interrompu, mais dont ils provoquent les eaux à se couvrir d'écume. Tous voyaient que le dé en était jeté; mais il aurait fallu être doué d'une prescience plus qu'humaine pour imaginer les conséquences qui pouvaient résulter d'une pareille détermination. Oxford en particulier reconnaissuit que l'exécution de son plan d'une deffente en Angleterre était le poiot principal que coinproniettait le duc dans

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