‹ Anne de GeiersteinChapitre 192 sur 246 · CHAPITRE XXVlii.^- tli · texte numérisé non relu

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lançant par dessus la tête de ceux qui étaient plus proches, et chacun proclamant son nom et son titre en jetant le gage du combat. « Je combattrai envers et contre tous, » dit l'audacieux jeune Suisse, en ramassant les gantelets à mesure qu'ils tombaient retentissants autour de lui. «Encore! gentilshommes, encore! un gant pour chaque doigt! Allons, encore un! Une lice libre, des juges équitables, le combat à pied; les armes, des épées qu'on manie à deux mains, et je ne reculerai pas devant une vingtaine comme vous. — Arrêtez , messieurs , de par lobéissance que vous me devez , arrêtez ! » s'écria le duc , satisfait en même temps qu'un peu apaisé par le zèle qu'on déployait pour sa cause... ému par l'air d'intrépide bravoure que montrait le provocateur avec une hardiesse assez semblable à la sienne... peut-être aussi , jaloux de témoigner , en présence de sa cour plénière , plus de modération qu'il n'avait d'abord été capable de le faire. <■■ Arrêtez , je vous le commandée tous... Toison-d'Or, ramasse ces gantelets et rends-les chacun à son propriétaire. Dieu et saint George nous gardent de hasarder la vie même du moindre de nos nobles Bourguignons contre un rustre tel que ce paysan suisse , qui n'a jamais seulement monté à cheval, totalement étranger à la courtoisie d'un chevalier et à la grâce d'un seigneur. Allez porter ailleurs vos grossières vociférations, jeune homme, et sachez que, dans l'occasion présente, la place Morimont serait pour vous la seule lice convenable , et le bourreau votre seul digne antagoniste. Et vous, messieurs, ses compagnons... dont la conduite , en laissant ce rodomont vous mener à son gré, semble montrer que les lois de la nature aussi bien que de la société sont renversées chez vous, et que vous préférez la jeunesse à la vieillesse, de même que les paysans aux nobles... Vous, gens à barbe blanche, dis-je, n'y a-t-il personne parmi vous qui puisse expliquer le but de votre message en termes qu'il convienne à un prince souverain d'entendre ? — Dieu nous garde , » répliqua le landamman en s'avançant et en imposant silence à Rudolphe Donnerhugel, qui commençait déjà une réponse un peu vive... « Dieu nous garde, noble duc, de n'être pas capables de parler de manière à être compris devant Votre Altesse, puisque j'espère que nous y parlerons un langage de vérité , de paix el de justice. Même, si par notre humilité nous devions disposer Votre Altesse à nous entendre plus favorablement, je m'humilierais volontiers , plutôt que de vous voir nous écouter avec répugnance. Quant à moi , je puis vraiment dire que, quoique j'aie vécu, quoique j'aie résolu par

choix de mourir laboureur et chasseur dans les Alpes d'Unterwalden , il m'est cependant permis par ma naissance de réclamer le droit héréditaire de parler devant des ducs et des rois, devant l'empereur lui-même. II n'est personne, monseigneur duc, dans cette illustre assemblée , qui tire son origine d'une source plus noble que Geierstein. — Nous avons entendu parler de vous, dit le duc. On vous appelle le paysan-comte. Votre naissance fait votre honte , ou peut-être celle de votre mère , si votre père s'est trouvé avoir un beau charretier, digne d'êlre le père d'un homme qui est devenu volontairement serf. — Non pas serf, monseigneur, répondit le landamman, mais homme libre , qui ne veut ni opprimer les autres ni être tyrannisé lui-même. Mon père était un noble seigneur et ma mère une vertueuse dame. Mais vous avez beau me provoquer par d'ignobles et dédaigneuses plaisanteries , vous ne m'empêcherez pas de vous expliquer avec calme ce que mon pays m'a chargé de vous dire. Les habitants des froides et inhospitalières régions des Alpes désirent, puissant seigneur, rester en paix avec tous leurs voisins, et jouir du gouvernement qu'ils ont choisi, comme le mieux approprié à leur condition et à leurs habitudes, laissant les autres états et les autres contrées agir comme bon leur semble sous ce rapport. Surtout, ils désirent rester en paix et en bonne intelligence avec la puissante maison de Bourgogne , dont les domaines avoisinent leurs possessions en si grand nombre d'endroits. Monseigneur, ils le désirent, ils le demandent, ils consentent même à vous en supplier. On nous a appelés opiniâtres, intraitables, insolents contempteurs de toute autorité, provocateurs de séditions et de révoltes. En preuve du contraire, moi, monseigneur, qui ne plie jamais le genou que pour m'adresser au ciel, je ne me crois pas déshonoré enm'agenouillant devant Votre Altesse, comme prince souverain tenant cour plénière de ses domaines où il a droit d'exiger l'hommage de ses sujets par devoir, et des étrangers par politesse. Jamais un vain orgueil, » dit le noble vieillard , ses yeux se mouillant de larmes tandis qu'il mettait un genoa en terre , «ne me fera reculer devant une humiliation personnelle, lorsque la paix... cette heureuse paix, si chère à Dieu, si précieuse, inappréciable pour l'homme... est en danger d'être rompue. »

Toute l'assemblée, même le duc, fut touchée de la manière noble et imposante avec laquelle le brave vieillard lit une génuflexion qui n'était évidemment dictée ni par la bassesse ni parla crainte. « Levez-vous, monsleui-, dit Charles; si nous avons dit des choses

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qui aient pu blesser vos sentiments particuliers , nous les rétractons aussi publiquement que les reproches ont été adressés, et nous sommes prêts à vous entendre comme envoyé digne de foi. — Je vous rends grâces de ces dernières paroles, mon noble seigneur. Et je bénirai ce jour, si je puis trouver des paroles dignes de la cause que j'ai à défendre. Monseigneur, une note remise entre les mains de Votre Altesse mentionne les nombreuses injustices que nous ont fait subir vos officiers et ceux de Roment, comte de Savoie , voire intime allié et conseiller, que nous pouvons supposer, par conséquent, soutenu par Votre Altesse. Quant au comte Roment... il a déjà vu à qui il avait affaire. Mais nous n'avons encore pris aucune mesure pour punir les injustices, les affronts, les empêchements mis à notre commerce par ceux qui ont profité de la puissance de Votre Altesse pour arrêter nos compatriotes, piller leurs biens , incarcérer leurs personnes , et même , en certaines occasions, les mettre à mort. La révolte de La Ferette... je puis garantir ce que j'avance... n'a été ni causée, ni provoquée par nous : néanmoins , il est impossible à une nation indépendante de souffrir le renouvellement de pareilles injures, et nous sommes bien résolus à rester libres et indépendants , ou à mourir pour la défense de nos droits. Ques'ensuivra-t-il donc si Votre Altesse n'accepte pas les conditions que je suis chargé de lui offrir? La guerre... une guerre d'extermination ; car aussi long-temps qu'un seul membre de notre confédération pourra manier une hallebarde , aussi longtemps durera, si cette lutte fatale s'engage une fois, la guerre entre vos puissants royaumes et nos états aussi pauvres que stériles. Et que peut gagner le duc de Bourgogne à une pareille lutte?... est-ce richesses et butin? Hélas ! monseigneur ,J1 y a plus d'or et d'argent aux seuls mors des chevaux de la maison de Votre Altesse, qu'on n'en pourrait trouver dans les trésors publics et dans les bourses particulières de toute notre confédération. Aspirez-vous à la gloire et à la renommée? 11 y a peu d'honneur à recueillir par une ar, niée nombreuse contre quelques bandes éparses , par des hommes revêtus de cottes de mailles sur des laboureurs et des bergers à demi armés... Il y aurait peu de mérite à vaincre. Mais si, comme le croient tous les chrétiens , et comme [en sont fermement con • vaincus mes compatriotes qui se souviennent des temps de nos pè res... si le Dieu des armées faisait pencher la balance en faveur du petit nombre et des soldats les moins bien armés, je vous laisse à penser, monseigneur, combien souffriraient, dans ce cas , votre

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gloire et votre réputation. Est-ce pour augmenter ses vassaux et ses domaines que Votre Altesse veut faire la guerre aux montagnards ses voisins? Sachez que , s'il plaît à Dieu , vous pouvez sans doute conquérir nos montagnes nues et arides; mais, comme jadis nosan<;ètres, nom chercherons un asile dans les solitudes les plus sauvages et les plus reculées , et quand nous aurons résisté jusqu'à h» dernière extréuiiié , nous mourrons de faim dans les froids déserts des glaciers. Oui , hommes , femmes et enfants , nous sommes résolus à être anéantis tous ensemble , plutôt qu'un seul Suisse reconnaisse un maître étranger. »

Le discours du landamman produisit une impression manifeste sur l'assemblée. Le duc s'en aperçut , et son obstination héréditaire fut irritée par la disposition générale qu'il vit naître en faveur de l'envoyé. Ce sentiment défavorable étoutîa l'émotion que lui avaient déjà causée les paroles du noble Biederman; il répliqua en fronçant les sourcils et interrompant le vieillard au moment où il allait continuer: « Vous argumentez à faux, seigneur comte, seigneur landamman, ou tout autre nom qu'il vous plaira qu'on vous donne, si vous pensez que nous vous ferons la guerre dans l'espérance du butin ou par un dJsir de gloire. Nous savons aussi bien que vous f»ouvez nous le dire , qu'il n'y a ni profit ni honneur à vous conquérir; mais les souverains à qui le ciel en a remis le pouvoir doivent donner la chasse à une bande de brigands, quand même il n'y a que déshonneur à se mesurer contre eux ; et nous poursuivons à mort une troupe de loups , bien que leur chair ne soit que charogne, et que leur peau ne vaille rien, i

Le landamman secoua sa tète grise, et répondit, sans témoigner la moindre émotion , môme avec une espèce de sourire sur les lèvres.... « Je suis un plus fin chasseur que vous, monseigneur duc, et peut-être ai- je plus d'expérience. Le plus hardi, le plus audacieux chasseur ne poussera point le loup jusqu'à sa tannière. J'ai montré à Votre Altesse la faible chance de gain et le grand risque de perte, que même vous, puissant comme vous l'êtes, vous courriez en hasardant une guerre contre des hommes résolus et déterminés. Laissez-moi maintenant vous dire ce que nous sommes prêts à hire pour nous assurer une paix sincère et durable avec notre puissant voisin de Bourgogne. Votre Altesse est à même d'envahir la Lorraine, et il semble probable que, sous un prince si redoutable et si entreprenant, votre autorité peut s'étendre jusqu'aux rivages de la Méditerranée... Soyez notre noble allié et notre ami

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