‹ Anne de GeiersteinChapitre 199 sur 246 · CHAPITRE XXIX. m · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX. m

tandis que le vieux roi voyait d'une part sa fille détrônée dans un désespoir inconsolable, et de l'autre son petit-fils déshérité, cherchant eu vain à reconquérir une partie de leurs possessions, il avait en outre le malheur de savoir que son neveu, Louis de France, et son cousin, le duc de Bourgogne, luttaient secrètement à qui lui succéderait dans la portion de la Provence qu'il possédait toujours , et que c'était seulement la jalousie de l'un envers l'autre qui les empêchait de le dépouiller du dernier reste de son territoire. Cependant , au miheu de tous ces chagrins , René donnait des fêtes , recevait des hôtes, dansait, chantait, composait des vers, se servait du pinceau et du crayon avec assez de talent , décrivait, dirigeait des fêtes et des processions, en tâchant de pousser aussiloin que possible la gaîté et la bonne humeur de ses sujets , s'il ne pouvait pas matériellement accroître leur prospérité durable. Il n'était jamais mentionné par eux que sous le titre du bon roi René, distinction qu'on lui accorde encore aujourd'ui , et qu'il méritait certainement par les qualités de son cœur, sinon par celles de sa tête.

Tandis qu'Arthur recevait de son guide des détails circonstanciés sur le caractère du roi René , ils entraient sur le territoire du Joyeux monarque. C'était à la fin de l'automne, et vers cette époque où les contrées sud-est de la France se montrent avec moins d'avantage. Le feuillage de l'olivier est alors flétri, et comme il prédomine dans le paysage , et ressemble à la couleur pâle du sol lui-même , une teinte sèche et aride se répand sur tous les objets. Néanmoins on rencontrait encore, dans les parties montagneuses et dans les prairies , des sites où le grand nombre des arbres toujours verts reposait l'œil même de cette saison morte. , L'aspect du pays, en général, présentait quelque chose de tout particulier.

Les voyageurs trouvaient à chaque pas des marques du singulier caractère du roi. La Provence , comme partie de la Gaule qui la première reçut la civilisation romaine et fut entîore plus longtemps la résidence de la colonie grecque qui fonda Marseille, est plus riche des restes imposants de l'ancienne architecture que toute autre contrée de l'Europe, l'Italie et la Grèce exceptées. Le bon goût du roi René lui avait inspiré plusieurs tentatives pour déblayer et restaurer les souvenirs de l'antiquité. Etait-ce un arc de triomphe ou un ancien temple.... on les avait dégagés des huttes et des cabanes qui les avoisinaient , on avait du moins tâché d'en retarder la ruine. Était-ce une fontaine de marbre que la superstition

avait dédiée à quelque naïade solitaire.... elle était entourée d'oli- Tiers, d'amandiers et d'orangers... on avait réparé le bassin... on lui avait appris de nouveau à retenir ses trésors de cristal. Les hauts amphithéâtres et les colonnades gigantesques étaient traités avec autant de soin et de sollicitude, attestant que les plus nobles échantillons des beaux-arts trouvaient un admirateur et un conservateur dans le roi René , au milieu même de ces siècles que nous disons plongés dans les ténèbres de la barbarie.

On pouvait aussi observer un changement de manières parmi le peuple, en passant de Bourgogne et de Lorraine, où la société se ressentait de la rudesse allemande , dans la contrée pastorale de Provence , où l'influence d'un beau climat et d'un mélodieux langage, Jointe aux goûts du vieux monarque romanesque, avec le penchant universel pour la musique et la poésie, avait introduit une sévérité de mœurs qui ressemblait à de l'affectation. Littéralement , le berger, en conduisant chaque matin son troupeau vers le pâturage , jouait sur sa flûte quelque tendre sonnet , composition d'un troubadour amoureux, et les moutons, sua cura, semblaient réellement céder à l'influence de la musique , au lieu d'être disgracieusement insensibles à la mélodie comme dans les climats plus froids. Arthur observa aussi que les moutons provençaux , au lieu d'être chassés devant le berger, le suivaient régulièrement, et ne se dispersaient pour paître que lorsque leur gardien , se retournant de leur côté , restant immobile et exécutant des variations sur l'air qu'il jouait, semblait leur rappeler qu'il était convenable de le faire. Quand il marchait , son énorme chien , d'une espèce dressée à tenir tête au loup , et respecté par le troupeau comme gardien , sans être redouté comme tyran , suivait son maître, tenant l'oreille toujours droite, comme critique principal et premier juge de l'exécution à certaines notes de laquelle il manquait rarement de témoigner sa désapprobation ; tandis que le troupeau , de même qu'un nombreux auditoire, donnait des applaudissements unanimes mais silencieux à l'heure de midi. Le berger voyait son assemblée s'augmenter parfois d'une avenante maîtresse ou d'une fraîche jeune fille avec laquelle il avait rendez-vous à une de ces fontaines que nous avons décrites, et qui écoulait le chalumeau de son mari ou de son amant, ou mêlait sa voix à la sienne dans les duos dont les chants des troubadours ont laissé tant d'exemples. A la fraîcheur du soir, la danse sur la pelouse ou le concert devant la porte du hameau j le petit repas de fruits , de fromage et de pain ,

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