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CHAPITRE XXIX

dont l'étranger était toujours invité à prendre sa part , donnaient de nouveaux charmes à l'illusion et semblaient vouloir indiquer la Provence comme l'Arcadie de la France.

Mais la plus g^rande singularité était, aux yeux d'Arthur, l'absence totale de gens armés et de soldats dans cette paisible contrée. En Angleterre un homme ne sortait Jamais sans son grand arc , son épée et son bouclier. En France , le laboureur portait des armes , même lorsqu'il était à la charrue. En Allemagne , vous ne pouviez pas faire un mille sur la grande route , sans que vos yeux fussent obscurcis par des nuages de poussière au milieu desquels on voyait par intervalle flotter des panaches et briller des armures. En Suisse même, le paysan, s'il avait un voyage à faire, ne fût-il que d'un mille ou deux , ne se souciait pas d'aller sans un haubert et son épée à deux mains. Mais en Provence tout semblait tranquille et paisible , comme si la musique du pays était parvenue à y assoupir toutes les violentes passions. De temps à autre ils pouvaient rencontrer un cavalier; et toujours sa harpe attachée à l'arçon de sa selle ou portée par un de ses domestiques , le faisait reconnaître pour un troubadour , titre qu'ambitionnaient les hommes de tous les rangs , et alors seulement une courte épée qui descendait sur la cuisse gauche , destinée plutôt à l'ornement qu'à l'usage , était une partie nécessaire et indispensable de l'équipement.

« La paix , » dit Arthur en promenant ses regards autour de lui, « est un joyau inestimable; mais il sera bientôt ravi à ceux dont ni les cœurs ni les bras ne sont préparés à le défendre. »

La vue de l'antique et intéressante ville d'Aix , où le roi René tenait sa cour, chassa ces réflexions d'un caractère général , et rappela au jeune Anglais la mission délicate dont il était chargé.

Il pria alors le provençal Thibaut de lui dire où ses instructions lui commandaient de le mener, alors qu'il était heureusement arrivé au but de son voyage.

« Mes instructions , répondit Thibaut , sont de rester à Aix tant que Votre Seigneurie pourra avoir besoin d'y demeurer, de vous rendre tous les services qui pourront vous être nécessaires , soit comme guide, soit comme serviteur, et de tenir ces hommes prêts à vous obéir quand il vous faudra des messagers ou des gardes. Avec votre approbation, je vais veiller à ce qu'ils soient convenablement logés, et recevoir de Votre Seigneurie les ditïérents ordres qu'il lui plaira de me marquer; je vous propose cette séparation parce que je comprends que vous désirez être seul pour le

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■su ANNE DE GEÎËRSTEIN.

moment. — Il faut, répondit Arlhur, que j'aille à la cour sans délàL Attendftz-moi dans une doaii-heiire dins la rue voisine , près de cette fontaine qui jette en l'air une si magnifique colonne d'eau qu'on jurerait qu'elle est entourée d'une vapeur qui ressemble à de la fumée et sert comme d'abri au jet qu'elle enveloppe. — Ce jet d'eau est ainsi entouré, répliqua le Provençal, parce qu'il est alimenté par une source chaude qui s'élance des entrailles de la terre, cl le contact de l'air par cette froide matinée d'automne rend la vapeur plus visible que de coutume... Mais si c'est au bon roi René que vous avez affaire, vous le trouverez à cette heure se promenant dans sa cheminée; n'ayez point peur de l'appnicher, car il n'y eut Jamais de monarque d'un accès si facile, surtout pour les étrangers d'aussi bonne mine que vous , mon jeune maître. — Mais ses huissiers , dit Arthur, ne me laisseront pas pénétrer dans sa salle. — Sa .«aile! répéta Thibaut... quelle salle?— Parbleu, celle du roi René. S'il se promène dans une cheminée , ce ne peut être que dans celle de sa salle, encore faut-ii qu'elle soit des plus vastes pour qu'on y puisse prendre un pareil exercice. — Vous ne me comprenez pas , - dit le guide en riant... « Ce que nous appelons la cheminée du roi René est cette terrasse étroite que vous voyez là ; elle s'étend entre ces deux tours , et est exposée au midi, et abritée dans toutes les autres directions. Le grand plaisir du roi est de s'y promener et d'y jouir des rayons du soleil par des matinées aussi fraîches que celle-ci. Cette promenade, dit-il, entretient sa veine poétique. Si vous approchez de lui, il vous parlera aisément, à moins toutefois qu'il ne soit occupé à composer des vers. »

Arthur ne put s'empêcher de rire en songeant à un roi qui, âgé de quatre-vingts ans, accablé d'infortunes et assiégé de périls, s'amusait encore à se {)romener sur une terrasse eu plein air , et à faire de la poésie en présence de tels de ses heureux sujets qui voulaient le regarder,

€ Si vous avancez de quelques pas de ce côté , ajouta Thibaut, vous pourrez voir le bon roi, et juger si vous devez ou non l'accoster à présent. Je vais loger nos hommes, et je reviendrai attendre vos ordres à la fontaine du Corso. •

Arthur ne trouva rien à objecter à la propo.«ition de «on guide ; et d'ailleurs il ne fut pas fâché d'avoir occasion de jeter un coup d'œil sur le bon roi René avant d'être introduit en sa présence.

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