‹ Anne de GeiersteinChapitre 201 sur 246 · LE MONASTÈRE · texte numérisé non relu

LE MONASTÈRE

Oui , c'est lui qui porte la couronne de laurier très sée par Apollon et les neuf Sœurs , couronne que le terrible foudre de Jupiter ne peut flétrir. Il a déposa le casque embarrassant d'acier, et jeté bien loin le diadème d'or, plus gênant encore ; au lieu qu'avec une couronne de feuilles autour de la tète , il règne roi des amans et des poètes. Anonyme.

En approchant avec précaution de la cheminée, c'est-à-dire de la promenade favorite du roi qui est décrite par Shakspeare , comme portant

De roi napolitain le titre héréditaire ,

Et de Sicile , et de Jérusalem , Moins riche cependant qu'un fermier d'Angleterre,

Arthur put parfaitement apercevoir Sa Majesté en personne. Il vit un vieillard dont les cheveux et !a barbe, pour l'ampleur et la blancheur, auraient presque rivalisé avec éeux de l'envoyé de Schwitz , mais avec de fraîches et gaies couleurs sur les joues, et des yeux d'une grande vivacité. Son costume était si somptueux qu'il était tout-à-fait inconvenant pour son âge ; et sa démarche, non seulement ferme, mais pleine d'activité et de vigueur, pendant qu'il traversait la promenade courte et bien ombragée qu'il avait adoptée plutôt pour l'agrément que pour la solitude , montrait que la force de la jeunesse animait encore des membres accablés d'années. Le vieux roi tenait d'une main ses tablettes et de l'autre un crayon , et paraissait complètement absorbé dans ses méditations, s'embarrassant peu d'être observé par plusieurs personnes, de la voie publique qui passait au dessous de sa promenade élevée. Certaines de ces personnes, à en juger par leurs vêtements et leurs manières , avaient absolument l'air de troubadours ; car elles tenaient en main des rebecs, des rotes , de peti'e.s harpes portatives, et d'autres marques de leur profession. Elles paraissaient immobiles , comme occupées à observer , et à graver dans leur mémoire leurs remarques sur les méditations de leur prince. D'autres' passants, qui allaient vaquer à des attaires plus sérieuses, regardaient le roi comme un individu qu'ils étaient accoutumés à vdr journellement, mais ils ne passaient jamais sans se découvrir, sans

exprimer par un salut convenable leur respect et leur affection pour sa personne, salut qui semblait suppléer par la fianchise et la cordialité au manque de déférence et de cérémonial.

Cependant René ne semblait s'apercevoir ni des troubadours immobiles qui le contemplaient , ni des passants qui tiraient leur révérence ; son esprit paraissait tout-à-fait absorbé dans le travail apparent de quelque tâche difficile en musique ou en poésie. Il marchait vite ou lentement, selon qu'il convenait mieux au passage de sa composition. Parfois il s'arrêtait pour déposer à la hâte sur ses tablettes quelque chose qui se présentait à son esprit, comme méritant d'être conservé ; d'autres fois il efifa(;ait ce qu'il avait écrit, et jetait son crayon avec une sorte de désespoir. Dans ces occasions , la feuille sibylline qu'il arrachait de ses tablettes était soigneusement ramassée par un beau page composant à lui seul toute sa suite , qui épiait respectueusement la première occasion convenable pour la remettre dans la royale main. Le même jeune homme portait une viole dont il tirait de temps à autre, et au signal de son maître, quelques notes musicales que le vieux roi écoutait, tantôt d'un air calme et satisfait, tantôt d'un visage mécontent et triste. Parfois son enthousiasme s'élevait si haut qu'il allait jusqu'à sauter et bondir avec une activité surprenante pour son âge ; d'autres fois, ses mouvements étaient fort lents, et même souvent il s'arrêtait court , comme un homme plongé dans la plus profonde et la plus inquiète méditation. Quand il lui arrivait de jeter les yeux sur le groupe qui semblait épier tous ses gestes , et qui se hasardait même à le saluer par un murmure approbateur , c'était seulement pour les gratifier d'une inclination de tète amicale et gaie , salutation par laquelle aussi il ne manquait pas de lépondre aux révérences des passants ordinaires , quand lattention soutenue qu'il donnait à son travail, quel qu'il fût, lui permettait de les remarquer.

Enfin l'œil du prince s'arrêta sur Arthur, que son attitude d'observation silencieuse et la noblesse de sa figure lui firent reconnaître pour étranger. René fit signe à son page qui , recevant à voix basse l'ordre de son maître, descendit de la cheminée royale sur la plate-forme d'en dessous , plus large et ouverte aux promeneurs vulgaires. Le jeune homme s';idressant à Arthur avec beaucoup de courtoisie , l'informa que le roi désirait lui parler. Lejeune Anglais sentit qu'il ne pouvait plus se dispenser d'approcher , quoiqu'il ne sût guère comment il devait se comporter à l'égard dune royauté si singulière. Lorsqu'il fut assez près, le roi René lui

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