CHAPITRE XXX
adressa la parole avec un ton de politesse mêlé d'une certaine dignité ; et la crainte respectueuse d'Arthur en présence du monarque fut plus forte qu'il ne s'y était attendu d'après l'idée qu'il s'était faite du caractère royal.
« Vous êtes , à en juger par votre extérieur , beau sire , étranger dans ce pays, dit le roi René. Quel nom vous donnerons-nous, et à quelle affaire devons-nous attribuer le plaisir de vous voir à notre cour?
Arthur resta un moment silencieux , et le bon vieillard , imputant son silence à crainte et à timidité, continua d'un ton encourageant :
<• La modestie sied toujours bien à la jeunesse; vous êtes sans doute un élève dans la noble et joyeuse science de la poésie et de la musique , attiré ici par l'accueil amical que nous témoignons à ceux qui professent ces arts dans lesquels... JVotre-Dame et les saints en soient bénis !... nous avons nous -même acquis un certain talent. — Je n'aspire pas aux honneurs des troubadours , répondit Arthur. — Je Vous crois , répliqua le monarque , car votre prononciation se ressent un peu de l'accent du Nord ou gallo-normand , tel qu'il est parlé en Angleterre et chez d'autres nations peu civilisées. Mais vous êtes peut-être un mènes! rel de ces pays ultramontains. Soyez convaincu que nous ne méprisons pas leurs efforts; car nous avons écouté, non sans plaisir ni instruction, plusieurs de leurs œuvres hardies et sauvages qui , bien que rudes sous le rapâ port de l'invention et du style , et par conséquent inférieures à la poésie régulière de nos troubadours , ont néanmoins dans leur puissante et grossière mélodie quelque chose qui parfois élève le cœur comme le son d'une trompette. — J'ai senti la vérité de l'observafion que fait Votre Majesté , lorsque j'ai entendu les chants de mon pays, répliqua Arthur ; mais je n'ai ni le talent ni l'audace nécessaires pour imiter ce que j'admire... Le dernier pays que j'ai visité est l'Italie. — Alors vous êtes peut-être un élève en peinture , reprit René , art qui s'adresse à l'œil comme la poésie et la musique s'adressent à l'oreille , et que nous n'estimons guère moins. Si vous êtes habile dans cet art , vous arrivez près d'un monarque qui l'aime , et dans un pays où il est cultivé. — A vous parler franchement, sire, je suis Anglais, et ma main s'est trop endurcie à manier l'arc , la lance et l'épée pour toucher à une harpe ou même à un pinceau. — Anglais, » dit René, la chaleur de son accueil diminuant d'une manière sensible ; « et quel sujet vous amène ici?j L'An-
gleterre et moi nous sommes peu amis depuis longues années. — C'est précisément à cause de ce fait que je viens ici , répliqua Arthur. Je viens présenter mes hpmmages à la fille de Votre Majesté, la princesse Marguerite d'Anjou , que moi et beaucoup de véritables Anglais regardons encore comme notre reine, quoique des traîtres aient usurpé son titre. — Hélas! bon jeune homme, dit René, il faut que Je m'afflige pour vous, tout en respectant votre dévouement et votre fidélité; si ma fille Marguerite eût été de mon caractère , elle aurait depuis long-temps renoncé à des prétentions qui ont noyé dans des flots de sang ses partisans les plus nobles et les plus braves. »
Le roi allait en dire davautage , mais il se retint. « Va à mon palais, dit-il, demande le sénéchal Hugues de Saint- Cyr, il te mettra à même de voir Marguerite... en supposant toutefois qu'elle veuille te voir, elle. Sinon, bon jeune Anglais , reviens à mon palais et tu y recevras une honorable hospitalité ; car un roi qui aime la poésie , la musique et la peinture , est toujours très sensible au mérite de l'honneur, de la vertu et du dévouement; et je lis dans tes regards que tu possèdes ces qualités , et Je crois fermement que lu pourras, dans des jours plus tranquilles, aspirera partager les honneurs de la Joyeuse science. Mais si tu as un cœur capable d'être touché par le sentiment de ïa beauté et des heureuses proportions, il tressaillera en toi à la première vue de mon palais, dont la grâce imposante peut être comparée aux formes sans défaut d'une dame de haute naissance , et l'art aux modulations simples en apparence, mais néanmoins travaillées, d'un air comme celui que nous composions tout à l'heure. »
Le roi semblait disposé à prendre son instrument et à régaler le jeune homme d'une répétition du morceau qu'il venait d'arranger ; mais Arthur en ce moment éprouvait ce pénible sentiment de honte intérieure et toute particulière que ressentent les esprits bien faits lorsqu'ils voient d'autres personnes prendre de grands airs d'importance avec la certitude qu'ils excitent l'admiration, lorsqu'en effet ils s'exposent seulement au ridicule. Bref, Arthur prit congé, honteux et confus, du roi de Naples, des Deux-Siciles et de Jérusalem, d'une manière un peu plus brusque que la cérémonie ne le demandait. Le roi le .suivit des yeux, étonné de ce manque d'éducation , qu'il imputa néanmoins aux usages insulaires de son visiteur, et se remit ensuite à pincer sa viole. « Le vieux fou! dit Arthur : sa fille est détrôaéft, ses domaine»