CHAPITRE XXX
d'or, l'accompagna jusqu'à la porte d'un pas qu'un petit accès de goutte avait rendu incertain, inconvénient qui se passerait, assurat-il à Arthur , lorsqu'il aurait pris pendant trois jours les eaux chaudes. Thibaut se tenait devant la porte , non avec les chevaux épuisés dont ils étaient descendus une heure auparavant, mais avec des palefrois frais venant des écuries du roi.
" Ils vous appartiennent du moment où vous avez mis le pied dans l'étrier, dit le sénéchal; le bon roi René n'a jamais repris comme sa propriété un cheval qu'il avait prêté à un hôte ; et c'est peut-être pour cette raison que Son Altesse et nous autres de sa maison nous allons souvent à pied. y>
Le sénéchal échangea alors des politesses avec son jeune visiteur, qui alla chercher le lieu de retraite momentané qu'avait choisi la reine Marguerite au célèbre monastère de Sainte-Victoire. Il demanda à son guide dans quelle direction il était situé , et Thibaut avec un air de triomphe lui montra une montagne haute de trois mille pieds et plus , qui s'élevait à cinq ou six milles de la ville, et que sa cime hardie et rocailleuse rendait l'objet le plus remarquable du paysage. Thibaut en parla avec une joie et une énergie inaccoutumées , de manière qu'Arthur fut conduit à penser que son fidèle écuyer n'avait pas manqué de profiter aussi lui-même de la généreuse hospitalité du bon roi René. Cependant Thibaut continuait à s'étendre sur la renommée de la montagne et du monastère. Ils tiraient leur nom , disait-il, d'une grande victoire qui avait été gagnée par un général romain nommé Caio Mario , contre deux innombrables armées de Sarrasins portant des noms ultramontains , probablement les Cimbres et les Teutons ; pour témoigner au ciel sa reconnaissance d'une telle victoire , Caio Mario fit vœu de bâtir un monastère sur la montagne pour le service de la Vierge Marie, en l'honneur de laquelle il avait été baptisé. Avec toute l'importance d'un connaisseur des localités, Thibaut se mit à prouver son assertion générale par des faits particuliers.
( Ici , dit-il, était le camp des Sarrasins , d'où, lorsque la bataille sembla décidée , leurs épouses et leurs femmes se précipitèrent avec d'affreux hurlements , les cheveux en désordre , et des gestes de furies, et parvinrent un moment à arrêter la fuite des hommes. » Il montra aussi une rivière , et prétendit que c'était pour en approcher, ce que leur interdisait la tactique supérieure des Romains, que les barbares , qu'il appelait Sarrasins , avaient hasardé l'action ; la rivière avait été rougie de leur sang. Bref il mentionna plusieurs
circonstances qui montraient avec quel soin la tradition conserve les détails des anciens événements , même lorsqu'elle confond et oublie les dates et les acteurs.
S'apercevant qu'Arthur ne l'écoutait pas sans intérêt,... car on peut supposer que l'éducation d'un j.^une homme élevé au milieu des guerres civiles ne le rendait pas très capable de critiquer u^ pareil récit des guerres d'une époque très reculée... le Provençal, lorsqu'il eut épuisé ce sujet , se rapprocha de son maître et lui demanda à demi-voix « s'il connaissait ou s'il désirait savoir le motif qui avait décidé Marguerite à quitter Aix , pour aller s'établir au monastère de Sainte-Victoire ? — Pour l'accomplissement d'un vœu , répondit Arthur , tout le monde le sait. — Tout Aix sait le contraire, répliqua Thibaut , et je pourrais vous dire la vérité , si j'étais sur qu'elle ne blessât pas Votre Seigneurie. — La vérité ne peut blesser aucun homme raisonnable , pourvu qu'elle soit exprimée en termes honorables pour la reine Marguerite en présence d'un Anglais.
Ainsi répliqua Arthur jaloux de recueillir toutes les informations possibles , et désireux en même temps de réprimer la pétulance de son guide.
€ Je n'ai , repartit le Provençal , rien à dire au désavantage de la gracieuse reine, dont le seul malheur est d'avoir, comme son royal père, plus de titres que de villes. D'ailleurs je sais que vous autres Anglais , tout en parlant vous-mêmes un peu lestement de vos souverains, vous ne permettez jamais qu'on leur manque de respect... — Parlez donc , répliqua Arthur. — Eh bien ! Votre Seigneurie saura , reprit Thibaut , que le bon roi René a été vivement affligé de la profonde mélancolie qui accablait la reine Marguerite , et qu'il a travaillé de tout son pouvoir à la changer en une humeur plus gaie. Il a donné des fêtes publiques et particulières ; il a rassemblé des ménestrels et des troubadours dont la musique et la poésie eussent pu arracher des sourires à foute autre personne , même au lit de mort. Toute la contrée retenfissait des accents de la joie et du plaisir : la gracieuse reine ne pouvait sortir , dans le plus strict incognito , sans rencontrer , avant d'avoir fut cent pas , quelque surprise inattendue , telle qu'un joli spectacle, une joyeuse mascarade, com[»ojés souvent p;u' le bon roi lui-même , qui interrompaient sa eolitutk" et chassaient ses tristes pensées par quelque agréable passe-temps. Mais la profonde mélancolie de la reine rejetait toutes ces distractions imaginées pour légayer , et enfin elle se renferma dans ses appartements privés , et refusa absolument de voir même
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son royal père , parce qu'il arntinait généralement devant elle 'les hommes dont il croyait les productions propres à calmer son cha»grin. Défait, elle semblait écouter les harpistes avec dégoût, et à l'exception d'un x\nglais ambulant qui chanta une ballade sauvage et mélancolique , laquelle lui arracha un torrent de larmes , et à qui elle donna une chaine de prix , elle ne parut jamais en remarquer aucun d'eux ni s'apercevoir de leur présence. Et enfin , comme j'ai eu l'honneur de le dire à Votre Seigneurie , elle a refusé de voir son père même , à moins qu'il ne vînt seul , ce qu'il n'a Jamais eu le courage de faire. — Je ne m'étonne pas , dit le jeune homme , par le cygne blanc! Je suis plutôt surpris que toutes ces joyeusetés ne l'aient pas rendue folle. — Peu s'en est fallu en effet qu'il n'arrivât quelque chose de semblable, répliqua Thibaut, et je vais conter à Votre Seigneurie comment. Vous devez savoir d'abord que le boa roi René , ne voulant pas abandonner sa fille au démon de la mélancohe , se décida à tenter un grand effort. Vous saurez ensuite que le roi , habile dans l'art des troubadours et des jongleurs , passe pour posséder une grande adresse à diriger les mystères , les processions , et tous les autres amusements si gais et si délicieux par lesquels notre sainte Église permet de varier et d'égayer les plus graves cérémonies , à la grande satisfaction de tous les véritables enfants delà religion. Il est reconnu que personne n'a jamais surpassé le vieux monarque dans son talent à disposer une Fête-Dieu ; et l'air dans lequel les diables donnent la bastonnade au roi Hérode , à la grande édification de tous les spectateurs chrétiens , est de la royale composition de notre bon souverain. Il a dansé à Tarascon dans le ballet de sainte Marthe et du Dragon , et il a été regardé , pour sa personne , comme le seul acteur capable de remplir le rôie du Tarasque. Sa Majesté a de plus introduit un nouveau rituel dans la consécration de l'enfant -évê que , et composé une parution entière de musique grotesque pour la fête des Anes. En un mot le grand talent de notre monarque est l'invention de ces cérémonies agréables qui sèment de fleurs le chemin du salut, et envoient les hommes au ciel en chantant et en dansant.
* Le bon roi René , convaincu de son génie pour ces compositions récréatives , résolut de faire tous les frais d'imagination possibles , dans l'espérance de parvenir ainsi à chasser la mélancolie dans laquelle était plongée sa fille , et qui s'attachait à tout ce qu'elle approchait. Il y a peu de temps qu'il arriva à la reine de s'absenter pour quelques jours. Je ne sais pourquoi, ,mais cettejab-
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sence donna au bon roi le lemps de faire ses préparatifs : aussi , quand sa fille revint, il la supplia avec instance et obtint à force d'importunités qu'elle ferait partie d'une procession relijjieuse à Saint- Sauveur , principale église d'Aix. La reine , ignorant le projet médité , s'habilla avec pompe pour assister et participer à l'œuvre de piété orave qu'elle attendait ; mais elle n'eut pas plus tôt paru sur l'esplanade en face du palais , que plus de cent masques habillés en Turcs , en Juifs , en Sarrasins , en Maures , et je ne sais plus en quoi, l'entourèrent pour lui offrir leurs hommages, comme reine de Saba; puis un morceau de musique grotesque les invitait à se former en un ballet comique , pendant lequel ils s'adressaient à la princesse de la manière la plus ris ible et avec les gestes les plus extravagants. La reine, étourdie par ce vacarme et irritée de la pétulance de cet assaut inattendu , aurait voulu rentrer au palais ; mais les portes avaient été fermées par ordre du loi aussitôt qu'elle en était sortie, et la retraite lui fut coupée dans cette direction. Voyant qu'elle ne pouvait se réfugier dans ses appartements, la reine s'avança devant la façade et chercha par des gestes et des paroles à calmer le tapage; mais les masques, qui avaient leurs instructions , ne répondaient que par des chansons, de la musique et des cris. — Je voudrais , dit Arthur , qu'il se fut trouvé là une vingtaine de paysans anglais avec leurs gourdins , pour apprendre à ces vilains braillards à respecter une femme qui a porté la couronne d'Angleterre. — Tout le bruit qui se faisait devant elle n'était que silence et douce harmonie , continua Thibaut , en comparaison du tintamarre qui commença lorsque le bon roi lui-même parut , grotesquement costumé , de manière à représenter le roi Salomon... — Celui de tous les princes avec lequel il a le moins de ressemblance, dit Arthur. — Avec des cabrioles et des gesticulations de bienvenue qu'il adressait à la reine de Saba , lesquelles , comme me l'ont assuré ceux qui l'ont vu , auraient été capables de rendre la vie à un mort , et de faire mourir un vivant de rire. Entre autres attributs , il avait à la main un bùton qui ressemblait assez à une marotte de fou... — Sceptre très convenable à un pareil souverain! — Oui se terminait par un modèle de temple juif, continua Thibaut, joliment doré et habilement taillé en carton. 11 maniait ce bâton avec beaucoup de grâce, et ravissait tous les spectateurs par sa galté et sa souplesse, excepté la reine qui paraissait d'autant plus irritée, qu'il cabriolait et bondissait davantage , jusqu'au moment où , s'approchant d'elle pour la conduire à la procession, il