‹ Anne de GeiersteinChapitre 205 sur 246 · CHAPITRE XXX. 401 · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX. 401

sembla la jeter dans une frénésie d'une telle violence , qu'elle lui arracha le gourdin des mains , et que , se frayant un passage au milieu de la foule , aussi effrayée que si une tigresse s'était échappée du charriot d'un directeur de ménagerie , elle se précipita dans la cour royale du château. Avant que l'ordre de la représentation scènique , que cet emportement avait interrompu , pût être rétabli , la reine sortit de nouveau, montée sur un cheval et suivie de deux ou trois cavaliers anglais de la maison de Sa Majesté. Elle fendit avec fureur la multitude , sans s'inquiéter si elle serait blessée ou si elle blesserait les autres , traversa les rues avec la rapidité de l'éclair , et ne ralentit point sa course précipitée , avant d'être arrivée à un endroit de ce mont Sainte-Victoire où la nature de la route la força de s'arrêter. Elle fut alors reçue dans le couvent, et depuis elle y est restée : un vœu de pénitence est le prétexte dont elle couvre sa querelle avec son père. — Combien peut-il y avoir de temps, dit Arthur , que ces choses se sont passées ? — Il n'y a que trois jours que la reine Marguerite a quitté Aix de la manière que je vous ai dit... mais nous sommes au point de la montagne où l'on a coutume de laisser ses chevaux. Voyez , c'est le monastère qui s'élève là-bas entre deux énormes rochers formant le sommet même du mont Sainte-Victoire. Il n'y a de terrain plat que celui du défilé où le couvent de Sainte-Marie-de-Victoire se trouve , pour ainsi dire, niché ; et l'approche en est défendue par les plus dangereux précipices. Pour gravir la montagne , il vous faut prendre cet étroit sentier qui , tournant et serpentant à travers les pointes de roc , aboutit enfin au faite du mont et à la porte du monastère. — Et que deviendrez-vous, vous et les chevaux? — Nous nous reposerons, répondit Thibaut , dans l'hospice tenu par les bons pères , au pied de la montagne , pour la commodité des personnes qui accompagnent les pèlerins... car, je vous en réponds, la châsse est visitée par grand nombre de gens qui viennent de loin , et qui sont accompagnés de chevaux et de suite... Ne vous inquiétez pas de moi... je serai le premier à couvert ; mais voilà des nuages menaçants qui s'amoncèlent à l'ouest , et dont Votre Seigneurie pourra se ressentir , à moins qu'elle n'arrive au monastère à temps. Je vous donnerai une heure pour accomplir cet exploit , et je dirai que vous êtes aussi agile qu'un chasseur de chamois , si vous le faites en moins. » Arthur regarda autour de lui et remarqua , en effet , au loin vers l'ouest , un amas de nuages qui menaçaient de changer bientôt le caractère de la journée qui avait été jusque lu d'un clair brillant,

et si sereine qu'on pouvait entendre tomber une feuille. Il se mit donc à suivre le chemin escarpé et rocailleux qui entourait la montagne , tantôt escaladant des rochers presque à pic , tantôt atteignant leurs sommets par un plus long détour. Il serpentait à travers un bois de buis sauvage et d'autres arbustes aromatiques également bas , qui présentaient quelque pâture aux chèvres de la montagne , mais retardaient beaucoup la marche du voyageur qui avait à les traverser. De tels obstacles étaient si fréquents, que l'heure pleine accordée par Thibaut s'était écoulée avant qu'il eût atteint la cime du mont Sainte-Victoire , et qu'il se trouvât en face du singulier couvent du même nom.

Nous avons déjà dit que la crête de la montagne, composée tout entière d'un roc nu et compacte , était séparée par un passage ou défilé en deux têtes ou pics , entre lesquels le couvent était bâti de manière à occuper tout l'espace vide. La façade de l'édifice était du genre le plus ancien et le plus sotnbre de la vieille architecture gothique , ou plutôt , comme on l'a appelée , saxonne ; et , sous ce rapport, corre.spondait à l'extérieur sauvage des rochers nus dont le bâtiment semblait faire partie , et dont il était entièrement environné , à l'exception d'un petit espace de terrain plus uni où, à force de travail et en y apportant des terres des différents endroits où ils avaient pu les ramasser en petite quantité , les bons pères étaient parvenus à se procurer la jouissance d'un Jardin.

Une cloche fit venir un frère lai , porlier de ce monastère singulièrement situé , auquel Arthur s'annonça comme un marchand anglais, nommé Philipson, qui venait rendre ses respects à la reine Marguerite. Le portier, aveo les plus grands égards , admit l'étranger dans le couvent, et l'iniroduisit dans un parloir qui, donnant du côté d'Aix , présentait une vue superbe et illimitée des parties du sud et de l'ouest de la Provence. C'était dans celte direction qu'Arthur, ven;uit d'Aix , s elait approché de la montagne; mais le chemin tortueux par lequel il était monté l'avait sans cesse fait tourner alentour. Le côté ouest du uïonastère sur lequel ouvraient les fenêtres du parloir commandait la magnifique vue que nous avons indiquée; et une e.«pèce de balcon qui, réunissant les deux pics Juuieaux, i-éparés en cet endroit par \m espace de quatre ou cinq toist's seulement , courait le long de la façade du bâtiment, et semblait être construit pour qu'on pCit jouir du coup d'œil. Mais en passant par une des fenêtres du salon sur cette terrasse crénelée, Arthur remarqua que la muraille sur laquelle s'appuyait le parapet

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