CHAPITRE XXX
s'étendait jusqu'au bord|d'un précipice qui était profond de plus de cinq cents pieds au dessous des fondations du couvent. Surpris et effrayé de se voir dans un endroit si périlleux , Arthur détourna les yeux du gouffre qui se trouvait sous lui, pour admirer le vaste paysage en partie éclairé d'une lueur sinistre par le soleil qui baissait vers l'occident. Les derniers rayons de l'astre laissaient voir dans une vive splendeur rougeâtre une variété infinie de montagnes et de vallons , de pays découverts et de champs cultivés , de villes , d'églises et de châteaux dont quelques uns s'élevaient du milieu des arbres , tandis que d'autres semblaient construits sur des rocs élevés : d'autres encore se montraient au bord des rivières et des lacs où les attiraient naturellement la chaleur et ia sécheresse du climat. Le reste du paysage présentait des objets semblables par un temps serein; mais ils étaient alors plongés dans la confusion , ou tout- à-fait e.Tacés par l'ombre épaisse des nuages qui s'approchaient , et qui , peu à peu , s'étendant sur la plus grande partie de l'horizon, menaçaient d'éclipser complètement le soleil, bien que ce roi du firmament luttât encore pour jeter son éclat , et , comme un héros mourant , parût entouré de plus de gloire au moment même de sa défaite. Des sons lugubres , comme des soupirs et des gémissements, fjimés par le vent dans les nombreuses cavernes d'une montagne de roc , ajoutaient à l'horreur de la scène , et semblaient présager la furie de quelque ouragan eacore éloigné , quoique l'air en géuv'ral fût d un caime et d'une tranquillité extraordinaires. En contemplant ce sublime spectacle , Arthur rendit justice aux moines qui avaient choisi cette sauvage et pittoresque situation , d'où ils pouvaient observer la nature dans ses plus imposants et plus nobles effets, et comparer le néant de l'humanité à ses terribles convulsions.
Arthur était tellement occupé du spectacle qui s'étendait sous ses yeux , qu'il avait presque oublié , en regardant du balcon , l'affaire importante qui l'avait amené en ce lieu, quand il fut soudain rappelé à lui-même en se ti ouvant en présence de Marguerite d'Anjou, qui, ne le voyant pas dans la salle de réception, s'était avancée sur la terrasse pour lui parler plus tôt.
Le costume de la i eine était noir, saas aucun ornement, excepté une couronne d'or d'un pouce de largeu-, retenant ses longues tresses de cheveux noirs dont l'âge et le malheur avait en parlie altéré la couleur. Au milieu du ccic:e était attachée une plume blanche, avec une rose rouge, la dernière de ia saison , que le bon père qui
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tenait le jardin lui avait offerte le matin même, comme représentant la maison de son époux. Le souci, la fatigue et le chagrin semblaient empreints sur son front et sur ses traits. Tout ^utre messager aurait probablement reçu d'elle un amer reproche pour n'avoir pas mis plus d'empressement à l'accueillir lors de son entrée; mais l'âge et l'extérieur d'Arthur correspondaient à ceux du fils bienaimé qu'elle avait perdu. Il était lui-même fils d'une dame que Marguerite avait presque chérie avec une affection de sœur, et la présence d'Arthur excitait encore dans la reine détrônée les mêmes sentiments de tendresse maternelle qui s'étaient éveillés à leur première rencontre dans la cathédrale de Strasbourg. Il s'était agenouillé à ses pieds : elle le releva, lui parla avec une extrême bonté , et l'encouragea à s'acquitter avec détail du message de son père, et à lui communiquer les autres nouvelles qu'il avait pu recueillir durant sa courte résidence à Dijon.
Elle demanda dans quelle direction le duc Charles conduisait son armée.
« Comme me l'a donné à entendre le maître de son artillerie , répondit Arthur, vers le lac de Neufchùtel, sur les bords duquel il se propose de tenter sa première attaque contre les Suisses. — Le maudit entêté! s'écria la reine Marguerite... il ressemble à ce pauvre insensé qui s'en allait au faîte d'une montagne afin de pouvoir rencontrer la pluie à moitié route. . . Ton père, continua Marguerite, me conseille donc d'abandonner les derniers restes des vastes domaines qui furent jadis les possessions de notre royale famille , et pour quelques écus , pour un misérable secours de quelques centaines de lances, de céder ce qui est resté intact de notre patrimoine à notre fier et égoïste cousin de Bourgogne , qui étend ses prétentions sur tous nos biens, nous prête si peu de secours, et même nous en promet si peu en retour. — J'aurais mal rempli la commission de mon père, dit Arthur, si j'avais laissé Votre Majesté croire qu'il vous recommandât un si grand sacrifice. Il s'afflige très vivement de voir l'insatiable ambition du duc de Lourgogne. Néanmoins il pense que la Provence doit, à la mort de René, ou plus tôt, tomber entre les mains du duc Charles ou de Louis de France , quelque opposition que Votre Altesse puisse apporter à cet arrangement ; et il se peut que mon père, comme chevalier et soldat, espère beaucoup obtenir les moyens de tenter une autre entreprise en Angleterre. Mais la décision doit dépendre de Votre Altesse. — Jeune homme, la pensée d'une question si importante me prive presque delà raison. »