CHAPITRE|XXX
En prononçant ces mots , elle tomba comme épuisée de fatigue sur un banc de pierre placé au bord même du balcon, sans s'inquiéter de l'orage qui commençait alors à gronder avec de terribles bouffées de vent, dont la course était interrompue ei changée par les rocs autour desquels ils mugissaient. On aurait dit que Borée, Eurus et Caurus déchaînaient les vents de toutes les parties du ciel , et luttaient à qui serait vainqueur autour du couvent de Notre- Dame-de- Victoire. Au milieu de ce tumulte , à travers l'épaisseur du brouillard qui cachait le fond du précipice, et les masses de nuages qui roulaient d'une manière terrible au dessus de leurs têtes , le mugissement de l'eau qui tombait ressemblait plutôt à la chute d'une cataracte qu'au bruit ordinaire d'un torrent de pluie. Le siège sur lequel Marguerite était placée était en grande partie abrité contre la tempête, mais les bouffées de vent, qui changeait sans cesse de direction, agitaient souvent sa chevelure en désordre, et nous ne pouvons décrire l'aspect de ses traits nobles et beaux , mais sombres et défaits, fortement agités par une hésitation inquiète et par des pensées contraires, si ce n'est pour ceux de nos lecteurs qui ont eu l'avantage de voir notre inimitable Siddous dans un rôle oii la situation est la même. Arthur , confondu d'inquiétude et de terreur, ne put que prier Sa Majesté de rentrer dans l'intérieur du couvent, et de ne pas s'exposer aux injures de l'orage qui approchait
« Non , » répliqua-t-elle avec fermeté , <• les toits et les murs ont des oreilles ; et les moines , quoiqu'ils aient dit adieu au monde , n'eu sont pas moins curieux de savoir ce qui se passe au delà de leurs cellules. C'est en cet endroit-ci que vous devez entendre ce que j'ai à vous dire : comme soldat , vous pouvez bien mépriser une bouffée de vent ou des gouttes de pluie ; et quant à moi, qui ai souvent tenu conseil au son de la trompette et au cliquetis des armes prêtes à se croiser, la [juerre des éléments n'est qu'une bagatelle indigne d'attention. Je te le dis, jeune Arthur de Vere, comme je le dirais à ton père... comme je le dirais à mon fils... si, en effet, le ciel eût laissé une pareille consolation à une malheureuse abandonnée... >' Elle s'interrompit, et continua ensuite.
« Je te le dis ainsi que je l'aurais dit à mon blen-aimé Edouard , que Marguerite, dont les résolutions étaient jadis fermes et inéJ)raniables comme ces rochers qui nous entourent, est maintenant irrésolue et incertaine comme les nuages qui sont chassés au dessus de
AMNB DE QBIBRSTBIN. 26
ifir, ANNE DE GEIERSTEFN
nous. Dans la joie où j'étais de retrouver encore un sujet (l'une fidélité aussi rare que celle de votre père , je lui ai parlé des sacrifices que je ferais pour assurer le secours de Charles de Bourgogne à la glorieuse entreprise qui lui a été proposée par le courageux Oxford; mais depsis que je l'ai vu, j'ai eu lieu défaire de profondes réflexions. Je n'ai rencontré mon vieux père que pour l'offenser, et , je le dis à ma honte , pour l'insulter , le vieillard , en présence de son peuple. Nos caractères sont aussi opposés que les rayons du soleil , qui tout à l'heure dorait un paysage beau et serein , ressemblent peu aux tempêtes qui maintenant y portent le ravage. J'ai rerj jeté avec un mépris ou un dédain manifeste les moyens de consolation qu'il avait imaginés dans son affection mal entendue; et, dégoûté des sottes folies qu'il avait inventées pour guérir la mélancolie d'une reine détrônée, d'une épouse veuve.... et, hélas! d'une mère qui a perdu son enfant , je me suis retirée ici, fuyant une joie bruyante et vide, qui était la plus amère aggravation de mes chagrins. Tel est le bon naturel de René, que cette conduite même si peu filiale ne diminuera en rien mon influence sur lui ; et si votre père m'eût annoncé que le duc de Bourgogne , comme chevalier et comme souverain, avait résolu de seconder noblement et de bonne foi le plan du fidèle Oxford , j'aurais pu me décider à obtenir la cession de territoire cpi'exige sa froide et ambitieuse politique, pour nous garantir une assistance qu'il diffère maintenant de nous prêter jusqu'à ce qu'il ait satisfait son humeur hautaine en terminant d'inutiles querelles avec ses iuotfensifs voisins. Depuis que je suis ici et que le calme et la solitude m'ont donné le temps de réfléchir, j'ai songé aux affronts dont j'avais accablé le vieillard et au tort que j'allais lui faire. Mon père , permettez- moi de lui rendre cette justice, est aussi le père de son peuple. Ce peuple a vécu sous ses vignes et ses figuiers, dans une aisance peu honorable peut-être, mais libre d'oppression et d'impôts, et son bonheur a fait celui de son bon roi. Dois-je tout changer?... Dois-je contribuer à mettre cet heureux peuple sous l'empire d'un prince fier, entêté, capricieux?... Ne pourrais-je pas briser même le cœur joyeux et irréfléchi de mon pauvre vieux père, si je réussissais à le faire consentir? .. Ce sont des questions que je frémis de me poser à moi-même. 1> un autre côté, rendre nuls les travaux de votre père, Iromper ses espérances hardies, perdre ta seule occasion qui puisse jamais s'offrir de nous venger des traîtres sanguinaires d'York et de rétablir la maison de Lancastre !... Arthur, le pays qui nous n-