‹ Anne de GeiersteinChapitre 217 sur 246 · CHAPITRE XXXII. 4SI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXII. 4SI

je ne puis l'empêcher très certainement. Je payeiais les dettes dont von; me parlez, si j'en savais le moyeu. — Mon royal père, je vais vous l'indiquer..... Renoncez à une dignité vaine et inutile, qui, avec les prétentions dont elle est accompagnée, ne sert qu'à rendre votre misère ridicule. Renoncez à vos droits comme souverain, et les revenus qui ne peuvent suffire aux futiles excès d'une cour de mendiants vous mettront à même de jouir comme simple baron, dans la tranquillité et dans l'opulence, do tous les plaisirs qui font vos délices. — Marguerite, vous perdez la tète, » répondit René un peu sévèrement. « Un roi et son peuple sont unis par des liens que ni l'un ni l'autre ne peuvent briser sans crime. Mes sujets sont mon troupeau , et je suis leur pasteur ; le Ciel les a confiés à mes soins , et je n'ose renoncer au devoir de les protéger. — Si vous étiez en position de les défendre, répliqua la reine, Marguerite vous exhorterait à combattre jusqu'à la mort. Mais endossez votre harnais de guerre, qui repose depuis si long-temps... montez votre cheval de bataille... criez : René et la Provence ! et voyez si cent hommes seulement se réuniront autour de votre étendard. Vos forteresses sont entre les mains des étrangers; une armée, vous n'en avez pas ; vos vassaux peuvent faire preuve de bonne volonté, mais ils manquent de toute habileté militaire, ils ignorent complètement la discipline des camps. Vous n'êtes plus qu'un simple squelette de monarchie, que la France ou la Bourgogne peut jeter à terre, dès que l'une ou l'autre voudra prendre la peine d'étendre le bras jusqu'à vous. »

Les larmes coulèrent en abondance le long des joues du vieux roi, quand cette perspective peu flatteuse lui fut mise sous les yeux; et il fallut bien qu'il s'avouât totalement incapable de se défendre lui et ses domaines , et qu'il convhit d'avoir souvent songé à traiter, avec un de ses puissants voisins, de sa renonciation à la royauté.

« C'est votre intérêt, Marguerite , si dure et si injuste que vous soyez, qui m'a toujours empêché jusqu'à présent de prendre des mesures très pénibles pour mon cœur, mais peut-être très propres à m'assurer de grands avantages. Mais j'avais espéré me soutenir ainsi jusqu'à la fin de mes jours, et vous, mon enfant, avec les talents que le Ciel vous a donnés, vous auriez alors , pensais-je, trouvé remède à des malheurs auxquels je ne puis me soustraire qu'en écartant de moi jusqu'à leur pensée. — Si c'est sérieusement que vous parlez de mon intérêt, sachez que votre renonciation à la

AMKS PB GEIBRSTEIN. 27

422 AINNE DE GEIEKSTEIN.

Provence satisfera le plus ardent et presque l'unique désir que mon cœur puisse form r; mais le Ciel m'est témoin que c'est autant pour vous-même que pour moi , mon royal père, que je vous prie d'accéder à ma df^mande. — N'en parlons plus, mon enfant, donnemoi l'acte de résignation, et je vais le signer : Je vois que vous l'avez fait préparer; signons-le, et puis nous irons retrouver les fauconniers, il faut se résigner au malheur, mais il n'est nullement nécessaire de gé mir et de pleurer. — Ne demandez-vous pas , » dit Marguerite surprise de son insouciance, « à qui vous cédez vos domaines ? — Qu'importe , répondit le roi , puisqu'ils ne doivent plus m'appartenir? Ce doit être à Charles de Bourgogne ou à mon neveu Louis... tous deux princes puissants et politiques. Plaise à Dieu que mon pauvre peuple n'ait pas sujet de regretter son vieux roi, dont le seul plaisir était de le voir heureux et content! — C'est au duc de Bourgogne que vous cédez la Provence, dit Marguerite. — Je l'aurais choisi de préférence , répliqua René ; il est vif, mais non

méchant. Un mot encore Les privilèges et franchises de

mes sujets leur sont-ils pleinement conservés? — Complètement; et l'on a pourvu honorahlement à vos propres besoins de toute espèce. Je n'ai pas voulu laisser en blanc les stipulations en votre faveur, quoique j'eusse peut-être dû me fier a Charles de Bourgogne pour ce qui ne regarde que l'argent. — Je ne demande rien pour moi-même... avec sa viole et son crayon, René le troubadour sera aussi heureux que le fut jadis René le roi. »

Il se mit à fredonner avec une philosophie vraiment pratique, le refrain de la dernière ariette qu'il avait composée, et signa la résignation du reste de ses royales possessions sans ôter son gant, sans même prendre lecture de l'acte.

« Qu'est-ce cela? demanda-t-il en apercevant un autre parchemin dont le contenu était beaucoup plus court. Mon cousin Charles exige-t-il aussi losDeux-Siciles, la Catalogne, Naples et Jérusalem, de même que les pauvres restes de la Provence? 11 me semble que par convenance il aurait fallu un parchemin quelque peu plus vaste pour une si ample cession. — Cet acte , dit Marguerite, consiste seulement à désa\ouer, à n'appuyer par aucun secours la téméraire entre()rise de l errand de Vaudemont contre la Lorraine, et à abandonner toute querelle sur ce point avec Charles de Bourgogne. ■>

Cette fois Marguerite s'était méprise sur le caractère accommodant de son père. René tressaillit'mauifestement, rougit et balbu-

Page 1