‹ Anne de GeiersteinChapitre 218 sur 246 · CHAPITRE XXXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXII

|;ia avec colère en l'interrompant : « consiste seulement à d^avouer... seulement à ne pas appuyer... seulement à abandonner la cause de mon petit-fils , du fils de ma chère Yolande, et ses justes 4roits sur l'héritage de sa mère!... Marguerite, j'en suis honteux pour vous : votre orgueil sert d'excuse à votre humeur difficile ; mais qu'est-ce que l'orgueil qui peut faire commettre une bassesse déshonorante? Abandonner, désavouer même et ma chair et mon sang, parce que ce jeune homme est un brave chevalier en campagne et disposé à se battre pour son droit!... je mériterais que la harpe et le cor fissent retentir au loin ma honte si je venais à vous écouter. »

Marguerite fut en quelque sorte déconcertée par l'opposition inattendue du vieillard. Elle chercha cependant à prouver qu'aucun point d'honneur ne pouvait engager son père à épouser la cause d'un téméraire aventurier dont le droit, si légitime qu'il fût, n'était soutenu que par quelques misérables secours d'argent venus de France secrètement, et par les armes des incorrigibles bandits qui infestaient les frontières de toutes les nations. Mais, avant que René pût répondre , des voix , qui parlaient sur un ton très élevé, retentirent dans l'antichambre , dont la porte fut ouverte par un chevalier revêtu d'une armure et couvert de poussière , dont l'extérieur annonçait qu'il venait de loin.

« Me voici , dit-il , père de ma mère. . regardez votre petit-fils. . . Ferrand de Vaudemont ; le fils d'Yolande votre bieu-aimée se jette à vos genoux et implore votre bénédiction pour lui et pour sou entreprise. — Tu l'as, répondit René, et puisse-t-elle te porter bonheur, brave jeune homme , image de ta sainte mère... mes bénédictions, mes prières, mes vœux te suivront partout. — Et vous, belle tante d'Angleterre, » reprit le jeune chevalier en s'adressant à Marguerite, <- vous qui êtes aussi dépossédée par des traîtres, n'avouerez-vous pas la cause d'un parent qui combat pour son héritage? — Je vous souhaite toutes les prospérités possibles , beau neveu, répondit la reine d'Angleterre, bien que votre visage me soit inconnu. Mais conseiller à ce vieilbrd d'embrasser votre cause lorsqu'elle est désespérée aux yeux de tous les gens sages, serait une folie impie. — Ma cause est-elle donc désespérée? dit Ferrand; pardonnez- moi si je ne m'en doutais pas. Et est-ce bien ma tante Marguerite qui parle ainsi, elle qui, par sa force d'âme, a soutenu si long-temps la maison de Lancastre, après que le courage de ses guerrierç eut été refroidi par tant de défaites? Qu'auriez-vous dit...

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excusez-moi, car Je dois défendre ma cause qu'auriez-vous dit

si ma mère Yolande avait pu conseiller à son père de désavouer votre Edouard, dans lu cas où Dieu lui aurait permis de gagner la Provence sain et sauf? — Edouard, ■> répondit Marguerite en sanglotant, • était incapable de faire épouser à ses amis une querelle qui n'aurait eu aucune chance de succès. Aussi la sienne était-elle une cause pour laquelle de puissants princes et d'illustres pairs ont mis la lance en arrêt. — Cependant le Ciel ne l'a point bénie, répliqua Vaudemont. — La vôtre, continua Marguerite , n'est soutenue que par les nobles brigands d'Allemagne, les turbulents bourgeois des villes du Rhin et les misérables manants des cantons confédérés. — Mais le Cieî l'a bénie, répliqua Vaudemont. Sachez, femme hautaine, que J8 viens interrompre vos viles intrigues , non pas comme un petit aventurier subsistant et faisant la guerre plutôt par ruse que par force, mais comme un vainqueur quittant un champ de bataille sanglant, où le Ciel a dompté l'orgueil du tyran de Bourgogne. — C'est faux ! » dit la reine en tressaillant; « je ne vous crois pas. — C'est vrai, répliqua Vaudemont, aussi vrai que le ciel est au dessus de nous... Il y a quatre jours que j'ai quitté la plaine de Granson, couverte des innombrables cadavres des mercenaires de Charles... de ses richesses, de ses joyaux , de son argenterie, de ses décorations, butin des pauvres Suisses, qui pourraient à peine en dire la valeur. Connaissez-vous ceci, reine Marguerite? » continua le jeune soldat en montrant le bijou bien connu qui décorait le collier de l'ordre de la Toison-d'Or porté par le duc ; <- ne croyez-vous pas qu'il fallait que le lion fût chassé de près pour laisser de pareils trophées derrière lui? »

Marguerite re^jarda avec des yeux hagards et l'esprit tout bouleversé un signe qui confirmait la défaite du duc et la ruine de ses dernières espérances. Son père, au contraire, fut frappé de l'héroïsme du jeune guerrier, qualité qui, sauf ce qu'en avait conservé sa fille Mai jiierile, s'était, il en avait grand'peur, éteinte dans sa famille. Admirant au fond du cœur le jeune homme qui s'exposait au péril pour mériter des louanges, presque autant que les poètes qui immortalisent la gloire du guerrier, il pressa son petit-fds sur son sein, l'invitant à compter toujours sur son épée, et l'assurant que, si l'argent pouvait avancer ses affaires, lui roi, René, avait ù ses ordres dix mille écus dont Ferrand pouvait disposer en tout ou en partie; prouvant de la sorte ce qu'on a souvent dit de lui, que sa tète élait incapable^decontc»ir4ei'x idées à la fois.

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