CHAPITRE XXXII. 4ii
Revenons à Arthur , qui , avec le secrétaire de la reine d'Angleterre , Mordaunt , n'avait pas été médiocrement surpris de l'entrée du comte de Vaudemont, s'intitulant comte de Lorraine, dans l'antichambre où ils montaient une espèce de garde , suivi d'un grand Suisse vigoureux, portant une haute hallebarde sur son épaule. Le prince se nommant , Arthur ne crut pas devoir s'opposer à ce qu'il pénétrât jusqu'à son grand -père et à sa tante, d'autant plus qu'indubitablement toute opposition de sa part aurait amené une querelle. Dans le grand et intrépide hallebardier, qui eut assez de raison pour rester dans l'antichambre , Arthur ne fut pas peu surpris de reconnaître Sigismoud Biederman, qui, après l'avoir considéré un instant d'un air hébété , comme un chien qui reconnaît tout-à-cou[) une personne amie , se précipita vers le jeune Anglais avec de grands cris de joie , et lui exprima avec chaleur combien il était content de le retrouver , ajoutant qu'il avait d'importantes choses à lui apprendre. Il était toujours très difficile à Sigismond de se rendre maître de ses idées; mais alors elles étaient complètement troublées par la joie triomphante qu'il ressentait de la victoire de ses concitoyens sur le duc de Bourgogne ; et ce fut avec étonnement qu'Arthur écouta son récit confus et obscur , mais fidèle.
< Voyez-vous, roi Arthur, le duc s'était avancé avec sa fameuse armée jusqu'à Granson , qui est près des bords du grand lac de JN'eufchâtel. Il y avait cinq ou six cents confédérés dans la place, et ils tinrent bon jusqu'à l'instant où ils manquèrent de provisions, et alors vous sentez qu'il leur fallut bien se rendre. Mais , quoique la faim soit rude à supporter, ils auraient mieux fait de prendre leur mal en patience un jour ou deux , car le boucher Charles les a tous fait pendre par le cou à des arbres autour de la place... et il n'y avait plus pour eux alors aucun moyen de manger, vous comprenez bien. Cependant tout était agitation dans nos montagnes , et chaque homme qui avait une épée ou une lance se hâtait de s'en armer. Nous nous réunîmes àNeufciiâîel, où quelques Allemands se joignirent à nous avec le noble duc de Lorraine. Ah! roi Arthur, voilà un chef!... nous pensons tous qu'il ne le cède qu'à Rudolphe Donnerhugel... vous venez de le voir tout à l'heure... c'est lui qui est entré dans cette chambre... et vous l'aviez déjà vu... C'est lui qui était le chevalier bleu de Bàle; mais nous l'appelions alors Laurentz , car Rudolphe disait que sa présence parmi nous ne devait pas être connue de notre père, et j'ignorais moi-même à cette épo-
que qui il était réellement. Eh bien! arrivés à Neufchâtel, hous formions une fière compagnie. Nous étions quinze mille robustes confédérés, et les autres Allemands et Lorrains se montaient, je gage, à plus de cinq mille. On disait que l'armée du Bourguignon était forte de soixante millehommes; mais on disait en même temps que Charles avait pendu nos frères comme des chiens, et il n'y avait pas un homme parmi nous... je veux dire parmi les confédérés , qui se serait arrêté à compter les têtes quand il était question de les venger. J'aurais voulu que vous entendissiez les rugissements de quinze mille Suisses demandant à être conduits contre le boucher de leurs frères! Mon père lui-même, qui, vous savez , est ordinairement si amateur de la paix , fut le premier alors à conseiller la bataille ; de sorte qu'à la pointe du jour nous descendîmes le lac vers Granson , les larmes aux yeux et nos épées en main , déterminés a mourir ou à nous venger. Nous arrivâmes dans une espèce de déifilë entre Vauxmoureux et le lac ; Charles avait placé sa cavalerie sur le terrain uni entre la montagne et le lac , et un corps considérable d'infanterie sur le versant de la montagne. Le duc de Lorraine avec les hommes de sa suite attaqua la cavalerie pendant que nous gravîmes les hauteurs pour débusquer l'infanterie. Ce fut pour nous l'affaire d'un moment ; nous étions comme chez nous au milieu des rochers , et les soldats de Charles s'y trouvaient aussi embarrassés que tu l'étais, Arthur, lorsque tu vins pour la première fois à Geierstein ; mais il n'y avait pas de jeunes filles tout exprès pour leur tendre la main et les aider. Non, non... il y avait des piques, des gourdins et des hallebardes, en bon nombre, pour les percer et les précipiter de ces lieux oîi ils auraient à peine pu se tenir quand même personne ne serait venu les y troubler. Alors les cavaliers poussés par les Lorrains , en nous voyant sur leurs flancs, s'enfuirent de toute la vitesse de leurs chevaux ; alors nous nous réunîmes de nouveau dans une belle plaine, biion campagna , comme les Italiens disent, à l'endroit où les monlagnes se retirent du lac. Mais à i)eiHe avions-nous repris nos rangs que nous entendîmes un tel bruit et un tel tintamarre d'instruments, un tel vacarme de leurs grands chevaux , de tels cris et de tels hurlements , qu'on aurait cru que tous les soldats et tous les ménestrels de France et d'.Mlemagne luttaient à qui ferait pins do tapage. Nous vîmes approcher un grand nuage de poussière, et nous comprîmes qu'il nous fallait vaincre ou mourir, car c'était Charles avec toute ison armée qui venait soutenir son avant-garde. Une brise de la mon-