‹ Anne de GeiersteinChapitre 220 sur 246 · CHAPITRE XXXH · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXH

tag-ne dispersa la poussière, car i's avaient fait halte pour fe préparer au combat. Oh! cher Arthur, vous auriez donné dix ans de vie pour assister à un pareil sp'^ctacle. Il y avait des milliers de cavaliers tous armés de pied en cap, brillants au soleil, et des centaines de chevaliers avec des couronnes d'or et d'argent sur leurs casques, puis d'épaisses masses de lanciers à pied, et du canon , comme ils appellent cela. Je ne m'imaginais pas à quoi servaient ces lourdes machines pesamment traînées par des bœufs et placées en tète des colonnes; mais je les connaissais un peu mieux après la matinée. Eh bien ! nous reçûmes l'ordre de nous former en un carré creux , et avant de marcher en avant on nous commanda, comme c'est chez nous la règle et la coutume de guerre , de nous mettre à genoux et de prier Dieu , Notre-Dame et les bienheureux saints ; et nous apprîmes ensuite que Charles, dans son arrogance, crut que nous demandions grâce... Ah, ah, ah! la bonne plaisanterie ! si mon père plia une fois le genou , ce fut pour l'amour du siing chrétien et de l'heureuse paix ; mais sur un champ de bataille, Arnold Biederman n'eût jamais consenti à s'agenouiller devant lui et tous ses chevaliers , quand même il aurait eu à les combattre seul avec ses fils. Oui, mais Charles, supposant que nous demandions merci , était résolu à nous montrer que nous implorions un vainqueur impitoyable , car il s'écria : « Tirez mes canons sur ces lâches esclaves ; c'est toute la grâce qu'ils ont à attendre de moi. » Bang!... bang!... bang!... les machines dont je vous ai parlé partirent comme des coups de tonnerre précédés d'éclairs, et firent quelque mal , mais d'autant moins que nous étions agenouillés ; et les saints firent sans doute passer les énormes balles au dessus des têtes de ceux qui imploraient leur merci, non celle d'un être humain. Ce fut pour nous un signal de nous relever et de courir en avant , et je vous promets qu'il n'y eut pas de traînards. Chaque homme se sentait fort comme dix hommes. Ma hallebarde n'est pas un joujou d'enfant.,, si vous l'avez oublié... la voici... et pourtant elle pliait dans ma main, comme si c'eût été une branche de saule à chasser les vaches. Nous avancions , lorsque soudain le canon se tut; mais la terre trembla d'un autre bruit sourd et prolongé, semblable à un tonnerre souterrain. C'étaient les hommes d'armes qui nous chargeaient; mais nos chefï savaient leur métier et avaient déjà vu plusieurs fois un pareil spectacle. On cria: « Halte, halte!... à genoux, soldats du premier rang!... baissez-vous, guerriers du second!... appuyez-vous épaule contre épaule en frères!

inclinez toutes vos lances en avant, et recevez l'ennemi comme un mors de fer! » L'ennemi se précipita, et il y eut alors assez de lances rompues pour fournir de boij toutes les vieilles femmes d'Unterwalden pendant une année. Alors tombèrent les chevaux bardés de fer... tombèrent les chevaliers et leurs armures... tombèrent les porte-enseignes avec les enseignes... tombèrent les bottes pointues et les casques à couronne ; et de tous les combattants qui tombèrent pas un ne conserva la vie. Les autres se retirèrent en désordre , et déjà ils se ralliaient povir charger de nouveau, lorsque le noble duc Ferrand se précipita à leur rencontre , et nous suivîines pour le soutenir. Nous marchions d'un bon pns , et leurs fantassins osaient à peine nous attendre après avoir vu comment nous avions traité la cavalerie. Alors si vous eussiez vu la poussière et entendu les coups ! le bruit de cent mille fléaux et les nombreux brins de paillette qu'ils soulèvent ne seraient rien auprès. Sur ma parole , j'étais presque honteux de frapper avec ma hallebarde, tant ils opposaient peu de résistance. Des milliers furent tués .'ans se défendre, et toute l'armre fut mise en déroute complète. — Et mon père... mon père! s'écria Arthur; dans une pareille boucherie, que peut-il être devenu? —Il a échappé sain et sauf, dit le Suisse; il a fui avec Charles. — Le champ de bataille a dû boire bien du sang, avant qu'il prît la fuite, répliqua l'Anglais. — Il n'a pris aucune part au combat, repartit Sigismond; il est simplement resté près de Charles; et des prisonniers disent qnc c'est fort heureux pour nous , attendu qu'il est homme aussi sage dans le conseil qu'intrépide dans la mêlée. Quant à fuir, il faut bien que tout le monde recule quand il est impo-ssible d'avancer; et il n'y a rien là de honteux , surtout si vous ne participez pas vous-même au combat. »

Comme ils parlaient ain i , leur conversation fut interrompue par Mordaunt, qui leur dit : « Chutl chut!., voilà le roi et la reine qui sortenl ! — Que vais-je donc faire? » dit Sigismond un peu alarmé. < Je ne m'inquiète pas du duc de Lorraine; mais que faudra-t-il donc que je fasse quand je vais me trouver devant des rois et des reines? — Rien que vous lever, vous découvrir et vous taire. »

Sigismond se conformera à ces instruction.s. Le roi l«ené sortit bn^s dct-sns bras dessous avec son petit-fils, et Marguerite les suivit , le désappointement et le chagrin écrits sur son visage. Llle fit signe à Arthur en passant, et lui dit : t Assurez-

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