‹ Anne de GeiersteinChapitre 22 sur 246 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

relique quelque trophée des vieilles guerres faites par les habitants de ces montagnes au seigneur féodal auquel ell:s avaient jadis appartenu.

Une invitation de prendre place à la table hospitalière dérangea la suite des réflexions du marchand anglais , et une nombreuse compagnie, se composant des habitants de toute condition qui vivaient sous le toit de Biederman , vint prendre part à un abondant repas où dominaient la viande de chèvre , le poisson , le lait préparé de différentes manières , le fromage , et , pour la bonne bouche, un plat de venaison, un quartier déjeune chamois. Le landamman lui-même fit les honneurs de la table ave« beaucoup de politesse et de simplicité , et engagea plus d'une fois les étrangers à montrer par leur appétit qu'ils se trouvaient aussi bien reçus qu'il désirait les bien recevoir. Pendant le repas , il soutint la conversation avec le plus âgé de ses hôtes , tandis que les jeunes gens et les serviteurs mangeaient avec modestie et en silence. Avant la fin du dîner , une figure passa en dehors , devant une large fenêtre qui éclairait la salle à manger, et cet incident parut occasionner une agréable sensation parmi ceux qui le remarquèrent. '

« Qui a passé ? » demanda le vieux Biederman à ceux qui étaient assis en face de la fenêtre.

t C'est notre cousin , Rudolphe de Donnerhugel , » répondit avec empressement un des fils d'Arnold.

Cette nouvelle sembla causer une grande joie aux jeunes gens de la compagnie, surtout aux fils du landamman; tandis que le chef de la famille disait seulement d'une voix grave et tranquille : « Votre parent est le bienvenu... Dites-le-lui, et faites-le entrer. »

Deux ou trois se levèrent pour remplir cette commission, et semblèrent se disputer entre eux à qui ferait les honneurs de laîmaison au nouvel hôte. Il entra bientôt. C'était un jeune homme d'une grandeur extraordinaire, bien proportionné et vigoureux, dont les cheveux bruns tombaient en boucles nombreuses autour de sa figure , avec des moustaches de couleur pareille , ou encore plus foncée. Sa toque était petite par rapport à la longueur de son épaisse chevelure , et l'on doit dire qu'elle semblait plutôt pendre sur un côté de la tête que la couvrir... Ses vêtements étaient taillés dans la même forme , et suivant la même mode que ceux d'Arnold , mais faits d'une étoffe plus belle , provenant des manufactures d'Allemagne, et ornés d'une manière aussi riche que bizarre. Une manche de sa veste était d'un vert foncé , artistement brodée

et galonnée en argent , tandis que le reste du vêtement était écarlale. La ceinture était tissée de fils d'or, et au lieu de servir comme les ceintures ordinaires à serrer le surtout autour de la taille, elle soutenait un'poignard à manche d'argent. Sa toilette était complétée par des bottes dont les bouts étaient si longs, qu'ils se terminaient par une pointe recourbée d'après la mode dominante du moyen âge. Une chaîne d'or lui pendait autour du cou , et soutenait un large médaillon du même métal.

Ce jeune élégant fut aussitôt environné par les enfants de Biederman , qui paraissaient le considérer comme un modèle que devait se proposer la jeunesse suisse, et dont il fallait chercher à prendre la tournure, les opinions, le costume et les manières, pour peu qu'on désirât suivre la mode du jour, sur laquelle il exerçait un empire certain et incontestable

Il sembla néanmoins à Arthur Philipson que ce jeune homme était reçu par deux personnes de la compagnie avec des marques d'estime moins prononcées que celles qui lui furent décernées parla voix générale des jeunes gens présents. Arnold Biederman lui-même mit au moins de la froideur à souhaiter la bienvenue au jeune Bernois, car tel était le pays de Rudolphe. Le jeune homme tira de son sein un paquet cacheté qu'il remit au landamman avec des démonstrations d'un grand respect, et parut attendre qu'Arnold , lorsqu'il eut brisé le cachet et pris connaissance du contenu des dépêches , voulût bien lui dire quelque chose à ce sujet. Mais le patriarche l'invita seulement à s'asseoir et à prendre part à leur repas, et Rudolphe alla en conséquence se mettre à côté d'Anne, place que lui céda tout de suite et poliment un des fils d'i^rnold.

Il sembla aussi à l'œil observateur du jeune Anglais que le nouveau venu était accueilli avec une froideur marquée parlajeime fille, à laquelle il parut jaloux d'olïrir ses compliments; qu'après être parvenu à s'asseoir auprès d'elle il paraissait plus empressé de lui rendre des hommages que faire honneur aux mets dont la table était abondamment servie et qu'on lui avait successivement offerts. Il remarqua le jeune Bernois parlant bas à Anne, puis le regardant lui-même. Anne fit une réponse très brève; mais un des jeunes Biederman, qui était assis de l'autre côté, fut probablement plus communicalif, puiscjuc tous doux se mirent à rire, et que la jeune fille parut encore déconcertée, et rougit de mécontentement.

« Si je tenais un de ces fils de montagnes , pensa le jeune Philipson, sur une pelouse unie, seulement large de six toises, en sup-

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