‹ Anne de GeiersteinChapitre 223 sur 246 · CHAPITRE XXXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXII

Rhin , et il se rendit à h cour de Charles , qui recevait volontiers les nobles de tous les pays, pourvu qu'ils eussent de beaux noms, bien sonores , avec les titres de comte , de marquis , de baron , et autres semblables , propres à ne pas déshonorer les premiers. Mon oncle fut donc reçu très amicalement ; mais au bout d'une année ou deux, cette amitié cessa. Mon oncle Albert obtint une grande influence dans quelques sociétés mystérieuses que Charles désapprouvait ; et le duc se fâcha tellement contre mon pauvre oncle , qu'il fut obligé de prendre les ordres et de se faire raser les cheveux pour conserver sa tète. Mais quoique ses cheveux soient coupés, sa tête travaille toujours autant que jamais ; et quoique le duc l'ait laissé en liberté, néanmoins il le trouve si souvent dans son chemin que tout le monde croit qu'il n'attend qu'un prétexte pour l'arrêter et le mettre à mort. Mais mon oncle soutient qu'il ne redoute pas Charles, et que tout duc qu'il est, Charles a plus raison de craindre que lui-même... D'ailleurs vous avez vu combien il a joué hardiment son rôle à La Ferette. — Par Saint-George de Windsor! voulez-vous parler du prêtre noir de Saint-Paul? — Ah!... ah!... vous me comprenez à présent. Eh bien ! il prétend que Charles n'oserait le punir pour la part qu'il a prise à l'exécution d'Hagenbach; et le duc ne l'a réellement pas osé, quoique mon oncle Albert ait siégé et voté dans les États de Bourgogne , quoiqu'il ait travaillé de tous ses efforts à leur faire refuser l'argent que Charles leur demandait. Mais lorsque la guerre contre les Suisses éclata , mon oncle Albert sentit que la qualité d'ecclésiastique ne le protégerait plus, et apprenant que le duc avait l'intention de l'accuser de correspondre avec son frère et ses compatriotes, il parut tout- à-coup dans le camp de Vaudemont à Neufchâtel , et fit annoncer à Charles par un message qu'il renonçait à son serment d'allégeance, et qu'il le défiait. — La singulière histoire! l'homme actif et inconstant ! — Oh^ vous pourriez courir le monde sans trouver le pareil de mon oncle Albert. Puis, il sait tout. Il a dit au duc Ferrand que vous étiez dans ces environs-ci , et il s'est otïert pour aller prendre lui-même des informations plus précises... Oui , quoiqu'il ait quitté le camp suisse cinq ou six jours seulement avant la bataille, et que la distance d'Arles à Neufchâtel soit de quatre cents milles pleins , cependant nous l'avons rencontré, lorsque le duc Ferrand, et moi qui lui servais de guide, nous accourions ici, au sortir du champ de bataille môme. — Rencontré!... rencontré qui ? Est-ce le prêtre noir de Saint- Paul que vous avez

rencontré ? — Oui ! c'est lui que je veux dire; mais il était habillé en carme. — En carme ! ■> dit Arthur, une lumière soudaine se présentant à son esprit ; « ai-je donc pu être assez aveugle pour recommander ses services à la reine ! Je me rappelle à présent qu'il tint sou capuchon toujours abaissé sur sa figure... et moi, imbécile, tomber si grossièrement dans le piège ! Cependant peut-être vautil mieux que la transaction ait été interrompue ; car, j'en ai peur, si elle eût été tout-à-fait arrangée, nos desseins eussent été complètement décoîicertés par cette étonnante défaite. >

Leur conversation en était venue là , lorsque Mordaunt vint prévenir Arthur de passer dans l'appartement de sa royale maîtresse. En ce gai palais , une chambre sombre dont les fenêtres donnaient sur une partie des ruines de l'édifice romain , mais ne laissaient apercevoir d'autres objets que des murailles brisées et des colonnes chancelantes , était la retraite que Marguerite s'étail choisie. Elle reçut Albert avec une bonté d'autant plus touchante qu'elle venait d'un naturel fier et hautain.,, d'un cœur assailli par de nombreuses infortunes et qui les ressentait vivement.

! € Hélas! pauvre Arthur! dit-elie, ta vie commence ainsi que celle de ton père menace de finir, par de vains efforts pour sauver un vaisseau qui s'enfonce; les larges voies d'eau l'emplissent trop vite pour qu'aucune force humaine puisse le vider ou en alléger le poids. Tout.... tout tourne à mal, quand notre malheureuse cause s'y trouve liée.. . La force devient faiblesse, la sagesse folie, et la valeur lâcheté. Le duc de Bourgogne, jusqu'à présent victorieux dans toutes ses hardies entreprises, n'a eu qu'à concevoir un instant l'idée de secourir Lancastre , pour voir son épée brisée par le fléau d'un paysan; et son armée fameuse pai- la discipline, réputée la plus belle du monde, a fui comme la paille devant le souffle des vents, tandis que ses dépouilles sont partagées entre de mercenaires Allemands et de barbyes bergers des Alpes! Qu'as-tu à m'apprendre de nouveau sur cette étrauge affaire? — Peu de chose, madame, que vous ne sachiez déjà. Le mal, c'est que la bataille n'a été soutenue qu'avec une houleuse lâcheté, et complètement perdue, avec toutes les chances pour la gagner.... iMais il est heureux que l'armée bourguignonne ait été plutôt dispersée que détruite, et que le duc lui-même ait échappé et qu'il rallie ses forces dans la liaule Bourgogne. — Pour essuyer une nouvelle défaite, ou s'enj;.>i;er dans une lutte longue et incertaine, aussi fatale à sa réputation qu'une défaite même. Uù est ton père? — Avec le

Page 1