‹ Anne de GeiersteinChapitre 231 sur 246 · CHAPITRE XXXIV. |p · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIV. |p

mière du soleil qui reparut , tandis que nos rangs restèrent dans l'obscurité produite par la tempête. Mes hommes étaient découragés ; l'armée derrière eux battait en retraite ; les rayons du soleil qui avaient éclairé subitement les Suisses montrèrent le long des montagnes une multitude de bannières et d'armes resplendissantes, qui donnaient à l'armée ennemie une apparence deux fois plus nombreuse que nous ne l'avions d'abord pensé. J'exhortai mes gens à tenir ferme ; mais en le faisant , j'eus une pensée, et je prononçai une phrase qui constitue un grand péché. « Tenez ferme, mes braves canonniers, dis-je, nous allons leur faire entendre un tonnerre plus bruyant, et voir des éclairs plus funestes que ceux dont ils ont prié le Ciel de les préserver! » Me*s hommes tirèrent... mais c'était une pensée impie... un discours blasphématoire... et mal en advint. Nous dirigeâmes nos pièces sur les masses qui avançaient, aussi bien que canons furent jamais pointés... je puis vous le garantir, car je dirigeais moi- même la grande duchesse de Bourgogne... Ah ! pauvre duchesse ! quelles mains grossières te font maintenant manœuvrer!... La volée partit, et avant que la fumée des bouches à feu fiît dissipée, je pus apercevoir hommes et bannières tomber. Il était naturel de croire qu'une pareille décharge ralentirait l'attaque , et pendant que la fumée nous dérobait à l'ennemi , je fis tous mes efforts pour recharger nos canons , et je tâchai de découvrir, à travers le brouillard, l'état de nos adversaires. Mais avant que la fumée se fût éclaircie et que nos pièces fussent rechargées , ils se jetèrent à corps perdu sur nous, cavaliers et fantassins , vieillards et enfants , hommes d'armes et varlets , s'élançant à la bouche des canons et par dessus, sans songer le moins du monde à leur vie. Mes braves camarades furent taillés en pièces, pourfendus et terrassés pendant qu'ils rechargeaient leurs pièces, et je ne crois pas qu'un seul canon ait été tiré une seconde fois. — Et le duc ? ne vous soutint- il pas? — Très loyalement, très bravement , avec ses propres gardes wallonnes et bourguignonnes. Mais un millier d'Italiens mercenaires priicnt la fuite et ne retournèrent plus la tête; l'artillerie encombrait aussi le passage, étroit en lui-même, resserré entre des montagnes et des rochers aboutissant à un lac profond; en un mot, c'est un lieu tout-à-fait impropre au déploiement de la cavalerie. En dépit des vaillants efforts du duc et de ceux des braves Flamands qui combattaient autour de lui, tous furent repoussés dans un désordre complet. J'étais à pied, combattant comme je pouvais , sans espérance de défendre ma vie , sans y

songer même , lorsque je vis prendre mes pièces et tuer mes fidèles canouniers. Mais en même temps j'aperçus le duc Charles vivement pressé. Prenant alors mon cheval, que me tenait mon page... toi aussi, tu as succombé , mon pauvre orphelin !... Je ne pus qu'aider monseigneur de la Croye et autres à dégager le duc. Notre retraite devint une vraie déroute ; et quand nous rejoignîmes notre arrière-garde, que nous avions laissée dans une position très forte , les bannières suisses flottaient sur nos batteries , car un corps nombreux avait fait un long circuit dans les montagnes, par des défilés connus d'eux seuls, et attaqué notre camp, vigoureusement secondés par ce maudit Adrien de Babengerg , qui , en même temps, fit une sortie de la ville assiégée, de sorte que nos retranchements furent assaillis des deux côtés à h fois. Ce ne fut alors que fuite et massacre : défaite honteuse pour tout soldat qui prit part à cette bataille ! Pour moi , je conf j^se ma folle confiance en moi-même , mon insolence envers les hommes aussi bien que mes blasphèmes envers le Ciel. Si je survis, ce n'est que pour cacher ma tête dans un capuchon, et expier les péchés nombreux d'une vie licencieuse.» Ce fut avec peine qu'on décida le malheureux guerrier à prendre un peu de nourriture et de repos, ainsi qu'un opiat que prescrivit le médecin du roi Kené, qui le recommanda comme nécessaire pour conserver la raison même du malade épuisé par les événements de la bataille et la fatigue du chemin.

Le comte d'Oxford , congédiant toute personne étrangère, veilla alternativement avec son fils au chevet de Colvin. Malgré la potion qui lui avait été administrée, son sommeil fut loin d'être tranquille. Des tressaillements soudains, la sueur qui découlait de son front, les tiraillements de sa figure, et la manière dont il fermait les i)oings et s'en frappait le corps, montraient que dans ses rêves il retrouvait encore les terreurs d'un combat sanguinaire et désespéré. Cette agitation dura plusieurs heures; mais vers midi, la fatigue et la médecine calmèrent toute agitation sérieuse, et le général vaincu tomba dans un profond repos qui dura jusqu'au soir. Veis le coucher du soleil il se réveilla, et, après avoir demandé avec qui et où il était, il prit des rafraîchissements; et sans paraître se rappeler aucunement ce qu'il leur avait déjà dit, il leur détailla encore une fois toutes les particularités de la bataille de Murlen.

On ne s'éloignera pas beaucoup de la vérité , dit-il, en calculant que la moitié des troupes du duc a péri par le fer ou est tombée dans le lac. Ceux qui échappèrent, débandés en grande partie, ne

Page 1