‹ Anne de GeiersteinChapitre 232 sur 246 · CHAPITRE^XXXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE^XXXIV

se rallieront jamais. On ne vit jamais de déroute plus complète, plus irréparable. Nous fuyions comme des cerfs, des moutons, et tous ces autres animaux timides qui ne restent en compagnie que parce qu'ils ont peur de se séparer, mais ne songent jamais à se mettre en ordre ou en défense. — Et le duc ? dit le comte d'Oxford.— Nous l'entraînâmes avec nous, répondit le soldat, plutôt par instinct que par fidélité , comme des hommes qui s'échappant d'un incendie , saisissent ce qu'ils ont de précieux sans savoir ce qu'ils font. Chevaliers et varlets, officiers et soldats , louis fuyaient poursuivis par la même terreur panique ; et chaque retentissement du cornet d'Uri derrière nous doublait la vitesse de nos aiies pour fuir. — Et le duc? répéta Oxford. — D'abord il résista à nos efforts et lutta pour retourner vers l'ennemi; mais quand la fuite devint générale , il prit le galop comme nous sans dire un mot, sans donner un ordre. Nous crûmes alors que son silence et son impassibilité, si extraordinaire dans un caractère si violent, nous faciliteraient les moyens de pourvoir à sa sûreté personnelle. Mais quand nous eûmes galopé tout le jour sans pouvoir lui arracher une seule parole en réponse à toutes nos questions... quand il refusa d'un air sombre toute espèce de rafraîchissement, quoiqu'il n'eût pris aucune nourriture de toute cette désastreuse journée... quand nous vîmes que toutes les variations de son caractère fiantasque et capricieux étaient étouffées par un désespoir silencieux et farouche , nous tînmes conseil sur ce qu'il fallait faire , et il n'y eut qu'une voix pour que j'allasse vous supplier, vous, aux seuls conseils de qui Charles a jamais été connu pour avoir montré quelque déférence, de venir le plus tôt possible au lieu de retraite qu'il a choisi, et d'employer toute votre influence pour le réveiller de sa léthargie , qui autrement peut terminer son existence. — Et quel remède y puis-je apporter? dit Oxford. Vous savez comme Jl a négligé mes avis , lorsqu'en les suivant il eût servi ses intérêts et les miens. Vous n'ignorez pas que ma vie n'était plus en sûreté parmi les misérables qui entouraient le duc et qui exerçaient sur lui tant d'influence. — Très vrai , répondit Colvin; mais je sais aussi qu'il est votre ancien compagnon d'armes , et il me siérait mal d'app endre au noble comte d'Oxford ce que les lois de la chevalerie exigent. Quant à la sûreié de Votre Seigneurie tout honnête homme dans l'armée est prêt à vous la garantir. — C'est bien là ce qui m'inquiète le moins, .. dit Oxford avec indiff'érencej « et si réellement ma présence peut être utile au duc... si je pouvais croire qu'il désirât que... — Il la désire, milord , il la désire , •> ré-

pliqua le fidèle soldat les larmes aux yeux. «Nous Tentendions prononcer votre nom , comme si les paroles lui échappaient dans un pénible songe. — En ce cas, je vais-me rendre près de lui, dit Oxford; je vais m'y rendre sur-le-champ. Où se proposait-il d'établir son quartier général? — Il n'avait rien arrêté lui-même sur ce point, ni sur aucun autre; mais M. de Contay a indiqué la Rivière, près de Salins, dans la haute Bourgogne, comme l'endroit de sa retraite. — Alors, c'est là qu'il nous faut aller , mon fils, avec toute la promptitude possible. Vous , Colvin, vous feriez mieux de rester ici, et de voir quelque saint homme pour être absous par lui des paroles irréfléchies qui vous sont échappées sur le champ de bataille deMorat. Elles contiennent un péché, sans doute, mais vous l'expieriez mal en quittant un maître généreux lorsqu'il a le plus besoin de vos bons services ; et ce n'est qu'un acte de lâcheté que de se retirer dans un cïoître tant que nous avons encore des devoirs à remplir dans ee monde. — Il est vrai , répliqua Colvin, que si j'abandonnais le duc à présent, peut-être ne lui resterait-il pas un homme en état de diriger convenablement un canon. La vue de Votre Seigneurie ne peut opérer que favorablement sur mon noble maître , puisqu'elle a réveillé le vieux soldat en moi. Si Votre Seigneurie peut retarder son voyage jusqu'à demain, je pourrai arranger mes affaires spirituelles, et ma santé corporelle sera sutfisament rétablie peur vous conduire à la Rivière; et, quant au cloître, j'y penserai de nouveau quand j'aurai reconquis la bonne réputation que j'ai perdue à Murten. Mais je ferai dire des messes et des grand'messee pour les âmes de mes pauvres canonniers. »

La proposition de Colvin fut adoptée , et Oxford, avec son fils, accompagné par Thibaut, passa le jour en préparatifs, sauf le temps nécessaire pour prendre dans les formes congé du roi René, qui parut les voir partir à regret. De compagnie avec le général d'artillerie du pauvre duc, i's traversèrent ces parties de la Provence, du Dauphiné et de la Franche-Comté, qui sont situées entre Aix et le lieu où le duc de Bourgogne s'était retiré ; mais la distance et les inconvénients d'un si long voyage leur firent passer plus de quinze jours en route, et le mois de juillet 1/j76 était commencé, quand les voyageurs arrivèrent dans la haute Bourgogne, et au château de la Rivière , à environ vingt-s»'pt milles an sud de la ville de Salins. Le château, qui n'était que de peu d'cleiidue, était entouré de tentes très nombreuses, qui s'élevaient pôle-mèlc sans le moindre ordre, contre toute règle militaire , et en violation de la disci-

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