‹ Anne de GeiersteinChapitre 233 sur 246 · CHAPITRE XXIIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIIV

pline ordinairement observée dans le camp de Charles-le-Téraèraire. Que le duc y fût en personne , c'était pourtant une chose démontrée par sa large bannière qui, ornée de toutes ses armoiries, flottait au donjon du château. La garde sortit pour recevoir les étrangers , mais d'une manière si négligente que le eomte regarda Colvin pour lui en demander l'explication : le général d'artillerie haussa les épaules et garda le silence.

Colvin fit donnner avis de son arrivée et de celle du comte anglais ; alors M. de Contay les fit entrer aussitôt et témoigna beaucoup de joie de leur venue. . '

« Quelques uns d'entre nous , dit-il, loyaux serviteurs du duc, tiennent ici conseil, et vos avis, mon noble seigneur d'Oxford, nous seront de la plus haute importance. Messieurs de la Croye, de Craon, deRubempré, et d'autres nobles de Bourgogne, sont maintenaai assemblés pour aviser à la défense du pays dans cet in.stant cri-, tique. »

Ils exprimèrent tous leur satisfaction de voir le comte d'Oxford, et alléguèrent, pour s'excuser de n'être pas venus lui présenter leurs hommages, lorsqu'il se trouvait encore au camp du duc, qu'ils avaient appris que son désir était de garder l'incognito.

« Son Altesse, dit M. de Craon , a demandé deux fois après vous, et les deux fois elle vous a désigné par votre nom supposé de Philipson. — Je ne m'en étonne pas , monsieur de Craon , répliqua le noble Anglais; ce nom a commencé à m'être donné lorsque autrefois, durant mon exil, je vins à la cour de votre prince. On disait alors que nous autres, pauvres lancastriens, nous dévions prendre d'autres noms que les nôtres, et le bon duc Philippe ajouta que , com.me j'étais frère d'armes de son fils Charles, je devais porter le sien et me nommer Philipson'. Eh mémoire de ce bon souverain, j'ai pris cç nom lorsque le jour du besoin est en effet arrivé, et je vois que le duc pense à notre ancienne intimité, puisqu'il me désigne aiïisi... Comment se porte Son Altesse?

Les Bourguignons se regardèrent les uns les autres , et il y eut une pause.

€ Absolument comme un homme étourdi, brave Oxford, » répliqua enfin de Contay. « Sir d'Argenton, c'est vous qui êtes le pus en éiat d'apprendre au noble comte dans quelle position se trouve notre souverain. — il ressemble à un homme qui n'a plus l'usage de sa raison, » dit le futur historien de cette époque si bienreâir-

1. Son , en anglais, veut dire fi'ls, el Philipson , fih de Philippe, a. v.

plie; « depuis la bataille de Gransou, il n'a plus montré, selon moi, le même jugement qu'auparavant. Mais alors il était capricieux, déraisonnable, volontaire, inconséquent, et se fôchait toujours lorsqu'on lui donnait unconsei!, comme si on avait voulu l'insulter; il était jaloux delà moindre violation du cùcmonial, comme si ses sujets avaient l'intention de le traiter avec mépris. Maintenant il est totalement changé , comme si ce second coup lavait étourdi, et avait étoutîé les passions violentes que le premier avait allumées en lui. Il est aussi taciturne qu'un chartreux , aussi solitaire qu'un ermite, ne prend intérêt à rien , et moins encore au commandement de son armée. 11 était, vous savez, soigneux de son costume, à tel point qu'il mettait une espèce d'afïectation même dans la grossièreté qu'il déployait à cet égard; mais malheur à moi! vous allez voir un fameux changement ! Il ne veut pas souffrir qu'on lui arrange les cheveux , qu'on lui taille les ongles ; peu lui importe qu'on le respecte ou qu'on l'insulte ; il ne prend que peu ou point de nourriture, boittes vins les plus forts qui, cependant ne paraissent pas troubler sa raison; il ne veut plus entcialre parler de guerre ni d'affaire d'état , de chasse ni d'aucun autre exercice. Supposez un anachorète sortant de sa cellule pour gouverner un royaume, et vous verrez en lui, à la dévotion près , une image du fougueux et fier Charles de Bourgogne. — Vous parlez d'une àme profondément blessée, sir d'Argenton, répliqua l'Anglais; trouvez-vous convenable que je me présente devant le duc? — Je vais le savoir, » dit Contay; et quittant l'appartement; il revint aussitôt et fit signe au comte de le suivre.

A l'extrémité d'un cabinet, l'infortuné Charles était couché dans un large fauteuil , les jambes négligemment éten-iues sur un tabouret, mais si changé, que le comte d'Oxfonl aurait pu croire qu'il ne voyait que le spectre de ce duc jadis si orijweillfux. A la vérité , la longueur de ses cheveux en désordre qui tombaient de sa tète et se mêlaient à sa barbe; la profondeur des irons au tond desquels roulaient ses yeux hagards, le rétrécissemi^U de sa poitrine et la saillie que formaient ses épaules, lui donnaient l'air d'un homme qui a souffert cette agonie finale qui anéantit li;us les signes de vie et de force. Son costume même , et c'était un manteau négligemment jeté autour de lui , augmentait sa ressemblance avec un fantôme voilé. De Contay nomma le comte d'Oxford ; mais le duc le regarda avec des yeux sans éclat, et ne répondit i ici).

« Parlez-lui, brave Oxford, » dit à voix basse le Bourguignon;

Page 1