CHAPITRE XXXIV. 4S
• il est plus mal que de coutume, mais peut-être reconnaîtra-t-ft votre voix. »
Jamais, lorsque le duc de Bourgogoe était au plus haut de sa prospérité, le noble Anglais ne s'agenouilla pour lui baiser la main avec un respect plus sincère. Il respectait en lui non seulement l'ami affligé , mais encore le souverain humilié qui avait vu naguère la meilleure citadelle renversée par la foudre. Ce fut probablement la chute d'une larme sur sa main qui sembla éveiller l'attention du duc, car il regarda le comte, et dit : « Oxford... Philipson... mon vieux... mon seul ami, as-tu donc pu me découvrir dans cette retraite de honte et de misère? — Je ne suis pas votre seul ami , monseigneur, répondit Oxford; le Ciel vous a donné beaucoup d'amis affectionnés parmi vos sujets loyaux et naturels. Mais quoique étranger, et sauf le dévouement que je dois à mon légitime souverain , je ne le céderai à aucun d'entre eux sous le rapport du respect et de la déférence que j'ai toujours témoignés à Votre Altesse dans la prospérité , et que je viens à présent lui rendre dans l'infortune. — Dans l'infortune!... en effet, dit le duc, dans une irrémédiable, une intolérable infortune ! J'étais naguère Charles de Bourgogne surnommé le Téméraire... maintenant, me voilà deux fois battu par une écume de paysans allemands ; voilà mon étendard pris , mes hommes d'armes mis en fuite , mon camp deux fois pillé , et ces deux fois , une valeur plus qu'égale au prix de toute la Suisse , irrévocablement perdue ! me voici enfin chassé comme une chèvre timide ou un chamois... Le plus terrible courroux de l'enfer n'a jamais accumulé plus déboute sur la tète d'un souverain ! — Au contraire, monseigneur, répliqua Oxford, c'est une épreuve du Ciel qui nécessite patience et force d'esprit. Les plus braves et les meilleurs chevaliers peuvent perdrejes arçons ; ce n'est qu'un lâche qui demeure étendu sur le sable de la lice après que l'accident lui est arrivé. — Ah! un lâche, dis-tu? » repartit le duc, une partie de son ancienne humeur se réveillant à ce dur reproche. « Monsieur, sortez de ma présence, et ne paraissez plus que je ne vous fasse mander exprès. — Et j'espère que ce sera aussitôt que Votre Altesse aura eu le temps de quitter son déshabillé et de se disposer à recevoir ses vassaux et ses amis avec toute l'étiquette qui convient à elle et à eux , » dit le comte avec calme.
i Que voulez-vous donc dire, seigneur comte? vous m'insultez. — En ce cas, monseigneur , ces circonstances m'ont fait désapprendre mon savoir-vivre. Je puis gémir sur la grandeur tombée; mais
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je ne puis honorer celui qui se déshonore en succombant comme un pauvre enfant sous les coups de la mauvaise fortune. — Et qui suis-je donc pour qu'on me traite ainsi? » s'écria Charles en reprenant soudain son oVgueil et toute sa férocité natlirelle ; « ou qu'étesvous autre chose qu'un misérable exilé, pour venir de la sorte interroiiipre ma solitude et me parler sur un ton si insultant? — Quant 'à moi, répliqua Oxford , je suis , comme vous dites un misérable exilé ; et je ne suis pas honteux de ma condition, puisque c'est mon inébranlable fidélité' à mon souverain et à ses successeurs qui m'y a placé. Mais quant à vous , puis-je reconnaître le duc de Bourgogne dans un farouche ermite , dont la garde n'est qu'une soldatesque désordonnée, redoutable seulement à vos amis, dont les conseils sont en proie à la confusion, privés du souverain qui se cache lui-même, comme un loup blessé au fond de sa tanière, dans un obscur château , n'attendant qu'un son de cornet suisse pour en ouvrir les portes que personne ne peut défendre ; qui n'a pas même une épée pour protéger sa personne , et qui ne peut même mourir comme un cerf aux abois, mais veut être lassé comme un renard à qui on donne la chasse. — Mort et enfer ! le calomniateur! le traître! » cria le duc d'une voix de tonnerre en regardant à son côté et en s'apercevant qu'il n'avait pas d'arme... « il est heureux pour toi que je n'aie pas d'épée , sinon tu n'aurais jamais pu te vanter que ton insolence eût été impunie... Contay, avancez comme un bon chevalier, et confondez ce calomniateur : dites, mes soldats ne sont-ils pas équipés, disciplinés, en bon ordre? — Monseigneur, » répliqua Contay tremblant , tout brave qu'il était au milieu d'une bataille, à la vue de la rage frénétique qui transportait Charles; € vous avez encore une nombreuse armée sous vos ordres, mais leur conduite est répréhensible , et la discipline moins bien observée, je pense, que d'habitude... — Je le vois... je le vois, dit le duc, vous êtes tous des fainéants et de rtiauvais conseillers. Écoutezmoi, sir Contay, à quoi êtes-vous donc bons , vous et les autres qui tenez de nous des terres si vastes et des fiefi» si considérables, pour que je ne puisse étendre mon corps malade sur un lit, lorsque mon cœur esta demi-brisé, sans qu'il faille que mes troupes tombent dans un scandaleux désordre et m'exposent au mépris et au reproche de chaque mendiant étranger. — Monseigneur, • répliqua Contay plus fermement , •« nous avons fait ce que nous avons pu; mais Votre .Vitesse a accoutumé ses généraux mercenaires et l«s chefs de ses compagnies franches à ne recevoir d'ordres que de