‹ Anne de GeiersteinChapitre 239 sur 246 · CHAPITRE XXX Y · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX Y

aïeul qui, je crois , vous honore de son estime , je vous donne la liberté. Mais je dois aussi veiller à votre salut pendant que vous retournerez au camp de Bourgogne. Sur ce versant-ci de la montagne nous sommes tous gens loyaux et francs ; sur l'autre ils sont traîtres et meurtriers... Vous, sire comte, vous verrez , je crois, avec plaisir notre captif hors de péril. »

Le chevalier à qui Ferrand s'adressait, homme grand et robuste, s'avança pour accompagner Arthur, tandis que celui-ci exprimait au jeune duc de Lorraine les sentiments que lui inspirait sa conduite chevaleresque. « Adieu , sir Arthur de Vere , dit Ferrand. Vous avez mis à mort un noble champion , un ami qui m'était fort utile et très fidèle ; mais vous avez agi noblement et au grand jour, à armes égales, sur le front des lignes : que la faute en retombe sur celui qui le premier a cherché querelle à l'autre ! » Arthur s'inclina sur sa selle ; Ferrand rendit le salut , et ils se séparèrent.

Arthur et son nouveau compagnon commençaient à gravir l'éminence quand l'étranger parla ainsi :

• Nous avons été déjà camarades de voyage, jeune homme; cependant vous ne me reconnaissez pas. »

Arthur tourna les yeux sur le cavalier , et remarquant que le cimier qui ornait son casque présentait l'image d'un vautour, d'étranges soupçons s'emparèrent de son esprit , qui furent confirmés lorsque le cavalier, levant sa visière, lui montra les traits sombres et sévères du prêtre de Saint-Paul.

« Le comte Albert de Geierstein! s'écria Arthur. — Lui-même, quoique vous l'ayez vu sous un autre costume et avec une autre coiffure. Mais la tyrannie force tout le monde à porter les armes , et j'ai repris, avec permission et par ordre de mes supérieurs , celles que j'avais mises de côté. Une guerre contre la cruauté et l'oppression est aussi sainte que celle de Palestine , où des prêtres endossent l'armure. — Monseigneur comte, » dit Arthur avec chaleur; « je ne puis trop tôt vous supplier de rejoindre l'escadron de sire Ferrand de Lorraine. Ici vous êtes exposé à un péril auquel ni force ni courage ne peuvent vous soustraire. Le duc a mis votre tète à prix , et toute la contrée d'ici à JVanci est couverte de stradiotes et de cavalerie légère italienne. — Je me moque d'eux. Je n'ai pas vécu si long-temps dans un monde de tempêtes , parmi les intri- ;gues de la guerre et de la pohtique , pour tomher sous les coups de •soldats aussi vils qu'eux. D'ailleurs je suis avec vous, et j'ai vu tout

tflf ANNE DE GEIERSJEIN.

à l'heure que vous saviez vous comporter noblement. — Pour votre défense, monseigneur, » répliqua Arthur qui ne voyait plus dans son compagnon que le père d'Anne de Geierstein, * j'essayerais de faire de mon mieux . — Quoi ! jeune homme , • repartit le comte en ricanant d'un air sombre , sourire particulier à sa physionomie, « défendriez-vous donc l'ennemi du maître sous la bannière de qui vous servez , contre les soldats à sa solde? » * 'Arthur fut un peu déconcerté du tour ainsi donné à son ofïre gratuite d'assistance , pour laquelle il s'était au moins attendu à des remercîments ; mais il se remit aussitôt et répliqua : « Monseigneur comte Albert, il vous a plu de vous mettre en péril pour me protéger contre les gens de voire parti... je suis également tenu à vous défendre contre ceux du mien. — C'est heureusement répondu, dit le comte... Je crois cependant qu'il existe un petit partisan aveugle dont parlent les troubadours et les ménestrels , à l'instigation de qui je pourrais, en cas de besoin, devoir le grand zèle de mon protecteur. ■>

11 ne laissa point à Arthur , qui était passablement embarrassé, le temps de répondre, mais continua : <■ Ecoutez -moi, jeune homme... votre lance a fait aujourd'hui une action funeste à la Suisse , à Berne et au duc Ferrand , en tuant leur plus brave champion. Mais, pour moi, la mort de Rudolphe Donnerhugel est un événement agréable. Sachez qu'à mesure que ses services devenaient plus indispensables, il devenait aussi plus importun à solliciter le duc Ferrand pour qu'il m'engageât à lui donner la main de ma fille; et le duc lui-même , fils d'une princesse, ne rougissait pas de me demander que j'accordasse le dernier rejeton de ma famille, car les enfants de mon frère sont des métis dégénérés , à un présomptueux jeune homme dont l'oncle était domestique dans la maison du père de ma femme, quoiqu'il se vantât de quelque parenté dont la source était illégitime j je crois, mais dont Rudolphe ne manquait pas de se gloritier, attendu qu'elle favorisait ses vues. '— ■ Assurément une union où l'une des parties était si inférieure pour la naissance et beaucoup plus sous tous les autres rapports , était trop monstrueuse pour qu'on y consentît. — Tant que j aurais Vécu, jamais une pareille alliance ne se serait formée, il m'aurait fellu immoler de ma propre main et l'amant et l'amante , pour préserver d'une tache llionneur de ma maison. Mais quant à moi. moi dont les jours., dont les heures même sont comptées, quand je ne serai plus , qui pourrait empêcher un hardi prétendant, sou

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