CHAPITRE XXXy
tenu par la faveur du duc Ferrand , par l'approbation générale de son pays , et peut-être par la malheureuse prévention de mon frère Arnold , d'atteindre son but en dépit de la résistance et des scrupules d'une pauvre fille seule en ce monde? — Rudolphe est mort , dit Arthur, et puisse le Ciel lui pardonner ses crimes! mais s'il était vivant , et recherchait les affections d'Anne de Geierstein , il verrait qu'il y a encore un combat à livrer... — Combat qui a été déjà décidé , répondit le comte Albert. Maintenant , faites bien attention , Arthur de Vere ; ma fille m'a parlé de ce qui s'est passé entre vous et elle! vos sentiments et votre conduite sont dignes de la noble maison dont vous descendez, qui, je ne l'iguore pas, tient rang parmi les plus illustres de l'Europe. Vous êtes , il est vrai , déshé;: rite, mais Anne de Geierstein l'est aussi, sauf telle partie des domaines de son père que son oncle peut lui accorder. S'il vous plaît de la partager avec elle jusqu'à des jours meilleurs, en supposant toujours que votre noble père y donne son consentement , car ma fille n'entrera dans aucune famille contre le gré de son chef; ma chère enfant sait qu'elle a d'avance mon assentiment et ma bénédiction. Mon frère sera aussi informé de ma résolution, et il approuvera mon dessein, car quoique mort aux pensées d'honneur, de chevalerie, il vit encore pour les sentiments sociaux; il aime sa nièce, il a de l'amitié pour vous et votre père. Qu'en dites -vous jeune homme? consentez -vous à prendre une comtesse sans fortune pour vous aider dans le voyage de la vie? Je crois... je prédis même, car je suis tellement sur le bord de la tombe qu'il me semble que je puis voir au delà , qu'il viendra un jour , long-temps après que j'aurai fini ma vie incertaine et orageuse, où un éclat nouveau brillera sur les couronnes des comtes de Vere et des Geierstein. »
De Vere se précipita à bas de son cheval, saisit la main du comte Albert, et allait se répandre en remercîments ; mais le comte insista pour qu'il se tût.
€ Nous allons nous quitter, dit-il; le temps est court... l'endroit est dangereux. Vous m'êtes à moi, personnellement parlant, moins que rien. Si un seul des nombreux projets d'ambition que j'ai poursuivis m'avait conduit à un succès, le fils d'un comte banni n'eût pas été le gendre quej'aurais choisi. Levez-vous et remontez achevai... les remercîments sont désagréables quand ils ne sont pas mérités. »
Arthur se releva, et, montant à cheval, il tâcha de faire comprendre au comte tout son ravissement sous une forme qui lui fût moins indifférente. Il s'efforça de peindre combien son amour pour
Anne et sa sollicitude pour la rendre heureuse prouveraient sa reconnaissance pour le père de son épouse ; et observant que le comte écoutait avec un certain plaisir le tableau qu'il traçait de leur vie future, il ne put s'empêcher de s'écrier: c Et vous.... monseigneur.... vous qui aurez été l'auteur de toute ma félicité, n'en serez-vous pas témoin , ne la partagerez -vous pas? Croyez-moi, nous parviendrons ù adoucir les rudes coups dont la fortune vous a frappé, et si un rayon de lumière meilleure brille sur nous, il nous sera d'autant plus précieux si vous pouvez en jouir aussi. — Bannissez ce fol espoir, répliqua le comte Albert de Geierstein. Je sais que ma dernière heure approche.... Écoutez et tremblez : le duc de Bourgogne est condamne à mort ; les juges invisibles qui rendent en secret leur sentence et l'exécutent en secret ont remis la corde et le poignard entre mes mains. — Oh ! jetez loin de vous ces infâmes symboles ! » s'écria Arthur avec enthousiasme ; <• qu'ils prennent des bouchers et des assassins ordinaires pour remplir un pareil office, et ne déshonorez pas le noble comte de Geierstein.
— Silence , jeune insensé, répliqua le comte. Le serment qui me lie est plus haut que les nuages du ciel, plus profondément enraciné que ces montagnes que nous voyons là-bas. TS'e pensez pas non plus que mon action soit celle d'un assassin , quoique je puisse me prévaloir du propre exemple du duc. Je n'envoie pas des mercenaires , comme le sont ces infâmes stradiotes, chercher à lui ôter la vie, sans exposer la mienne. Je ne donne pas à sa fille... innocente de ses crimes.... le choix entre un mariage déshonorant et une honteuse retraite hor.^ du monde. Non, Arthur de Vere, je cherche Charles avec la détermination d'un homme qui , pour arracher la vie à son adversaire, s'expose à une mort certaine. — Je vous en supplie, ne pailons plus sur ce sujet, » dit Arthur avec instance, '< songez que je sers actuellement le prince que vous menacez....
— Et que vous êtes tenu , interrompit le comte, à lui rapporter ce que je vous dis. Je désire que vous le lui rapportiez ; et quoiqu'il ait déjà négligé une sommation du tribunal , je m'estime heureux d'avoir celte occasion de lui envoyer un défi personnel. Dites à Charles de Bourgogne qu'il a injurié Albert de Geierstein. L'homme blessé daii8,son honneur n'attache plus aucun prix à la vie, et le mépris qu'il en fait lui assure celle de son ennemi. Conseillez-lui de bien se garder de moi, puisque, s'il voit deux soleils de la nouvelle année s'élever au dessus de ces Alpes lointaines, Albert de Geierstein sera parjure.... Et maintenant pars, car j'aperçois un