CHAPITRE XXXVI
tomba dans une profonde rêverie qui dura presque dix minutes. Enfin, tressaillant tout-à-coup, il dit : « Mon fils , donnez ordre à Thibaut et à nos hommes de tenir nos chevaux prêts devant la tente au point du jour , ou plutôt avant; et il n'y aurait pas de mal à ce que vous demandassiez à noire voisin Colvin de nous accompagner dans notre excursion. Je visiterai les avant-postes dès l'aurore. — C'est une résolution soudaine, mon père, dit Arthur. — Et pourtant elle peut être prise trop tard. S'il eût fait clair de lune, j'aurais tenté quelques rondes cette nuit. — Il fait noir comme dans la gorge d'un loup. Mais pourquoi, mon père , cette nuit en particulier excite-t-elle vos alarmes? — Mon fils Arthur, peut-être allez-vous trouver votre père crédule ; mais ma nourrice Marthe Nixon, était une femme du Nord et pleine de superstition. Surtout elle avait coutume de dire qu'un changement subit et non motivé dans le caractère d'un homme, comme du libertinage à la sobriété, de la tempérance à la débauche , de l'avarice à d'extravagantes dépenses, de la prodigalité à l'amour de l'argent, annonçait un changement immédiat dans sa fortune; indiquait quelque mutation grave dans sa position , soit en bien , soit en mal , et en mal très probablement, puisque nous vivons dans un monde mauvais : tel était celui dont le caractère variait. L'idée de cette vieille femme m'est revenue si étrangement à l'esprit, que je suis déteroainé à voir de mes propres yeux, avant l'aurore de demain, si toutes mes sentinelles et mes patrouilles autour du camp sont bien à leur poste. "
Arthur fit les communications nécessaires à Colvin et à Thibaut, puis se retira pour reposer.
Ce fut à la pointe du jour, le V janvier 1477, époque longtemps mémorable par les événements qui la marquèrent, que le comte d'Oxford, Colvin et le jeune Anglais, suivis seulement par Thibaut et deux autres serviteurs , commencèrent leur ronde autour des campements du duc de Bourgogne. Dans la plus grande partie de leur tournée ils trouvèrent les sentinelles et les gardes toutes en alerte et à leur poste. C'était une matinée froide ; la terre était en partie couverte de neige ; cette neige avait été en partie fondue par un dégel qui avait duré deux jours , mais ensuite s'était transformée en glace par une gelée qui avait commencé le soir précédent et continuait encore; il eût été difficile de voir une scène plus triste.
Mais quelles furent la surprise et l'alarme du comte d'Oxford et
474 ANNE DE GEIERSTEd.
de ses compagnons, lorsqu'ils arrivèrent à cette partie du camp qu'occupaient encore, la veille, Campo-Basso et ses Italiens qui, en comptant les gens d'armes et les stradiotes , montaient à environ deux mille hommes ! Pas un qui vive ne fut crié... pas un cheval ne hennit, pas un coursier n'était attaché aux nombreux piquets... pas de garde dans cette partie du camp. Ils examinèrent plusieurs tentes et huttes , et ils virent avec effroi qu'elles étaient vides.
€ Retournons donner l'alarme au camp , dit le comte d'Oxford ; c'est une trahison. — Non, milord, répondit Col vin, n'allons pas raconter des nouvelles incomplètes. J'ai une batterie avancée à cent pas , laquelle défend l'accès de ces chemins creux ; voyons si mes canonniers allemands sont à leur poste, et je crois pouvoir jurer que nous les y trouverons. La batterie commande un sentier étroit par lequel il faut absolument passer pour approcher du camp , et si mes hommes sont à leur devoir , je gagerais ma vie que nous pouvons défendre le passage jusqu'à ce qu'une partie du corps principal vienne à notre secours. — En avant donc , au nom de Dieu ! dit le comte d'Oxford. «
Ils se précipitèrent au galop et à tout risque sur un terrain inégal rempli de verglas en certains endroits , et encombré de neige dans les autres. Ils arrivèrent à l'artillerie , habilement placée de manière à balayer le passage qui allait en montant jusqu'aux pièces, et au delà descendait en pente douce vers les retranchements. La pâle lueur d'une lune d'hiver, se mêlant aux premiers rayons du jour, leur montra que les canons étaient à leurs place, mais aucune sentinelle n'apparaissait.
« Les infâmes ne peuvent avoir déserté ! » dit Colvin tout surpris... « mais voyons, on aperçoit de la lumière dans les tentes... Oh ! peste soit de cette distribution de vin! ils se sont abandonnés à leur péché habituel d'ivrognerie. J'aurai bientôt mis fin à leurs réjouissances. »
Il sauta de cheval , et se précipita dans la tente d'où partait la lumière. Les canonniers, pour la plupart, y étaient encore, mais étendus à terre, leurs coupes et leurs flacons épars autour d'eux ; et leur ivresse était si complète, que Colvin put seulement, par ordre et par menaces, en réveiller deux ou trois, qui, chancelant et obéissant plutôt par inslinctlque par sentiment, allèrent garder la ballerie. Un bruit lourd, semblable à celui d'hommes marchant très vite, se fit alors entendre vers le défilé.
cHAPrmE XXXVI. ^75
« C'est le mugissemenl lointain d'une avalanche, dit Arthur. — C'est une avalanche de Suisses , et non de neige, répliqua Colvin... Oh! les maudits ivrognes !... Les canons sont chargés doublement, et bien pointés... Une volée les arrêterait infailliblement, fussentils des diables, et le bruit alarmerait le camp plus vite que nous ne pouvons le faire... Mais, oh ! les lâches ivrognes! — Ne leur demandez pas leur aide, dit le comte; mon fils et moi nous allons prendre chacun une mèche , et faire les canonniers pour cette fois.»
Ils descendirent de cheval, et , recommandant à Thibaut et aux valets de veiller sur leurs chevaux, le comte d'Oxford et son fils prirent chacun une mèche dans les mains des Allemands incapables de se remuer, dont trois seulement conservaient assez de force pour se tenir à côté de leurs canons.
« Bravo! s'écria l'intrépide commandant d'artillerie; il n'y eut jamais batterie plus noble. Maintenant, camarades... pardon, messieurs, ce n'est pas l'instant des cérémonies... Et vous, coquins d'ivrognes, songez qu'il ne faut pas faire feu avant que j'en donne l'ordre , et , fussent les côtes de ces beaux marcheurs aussi dures que leurs montagnes de rochers, ils apprendront comment le vieux Colvin charge ses canons. »
Ils se tinrent presque sans respirer chacun à leur pièce. Le terrible bruit approchait toujours de plus en plus, jusqu'à ce que le jour, encore imparfait, montrât une colonne d'hommes, noire et longue , mais forte , armés de hautes piques , de haches et d'autres armes, au milieu desquels flottaient obscurément des bannières. Colvin les laissa approcher à la distance d'environ quarante pas , puis donna le signal du feu. Mais sa pièce seule partit; une faible flamme sortit de la lumière des autres qui avaient été enclouées par les déserteurs italiens, et laissées réellement incapables de servir, quoique propres en apparence au service. Si elles avaient été toutes dans le même état que celle tirée par Colvin, elles auraient probablement vérifié la prophétie : car même cette unique décharge produisit un terrible effet, et fit une longue tracée de morts et de blessés à travers la colonne suisse , dont la première et principale bannière fut renversée.
« Ne bougez pas encore, dit Colvin, et aidez-moi, s'il est possible, à recharger ma pièce. •
Mais on ne lui en laissa point le temps. Un homme à taille colossale, qu'on distinguait sur le front de la colonne ébranlée, releva la bannière tombée, et, d'une voix de géant, s'écria : « Quoi!
compatriotes, avez -vous oublié Granson et Murten, et avez-vous peur d'un seul coup de canon?.... Berne... Uri.... Schwitz.... bannières en avant! Unterwalden, voici votre étendard! poussez
vos cris de guerre, souflez dans vos cornets; Unterwalden, suivez votre landamraan ? »
Ils se précipitèrent comme un océan furieux, avec un bruit aussi assourdissant, une course aussi impétueuse. Colvin, travaillant encore à recharger la pièce, fut terrassé pendant qu'il la chargeait; Oxford et son fils furent foulés aux pieds par la multitude , dont les rangs extrêmement pressés empêchèrent qu'on ne dirigeât aucun coup fatal contre eux. Arthur se sauva en partie en se glissant sous le canon près duquel il était posté ; son père, moins heureux , sur le corps duquel marchèrent les ennemis, aurait été infailliblement écrasé sans son armure à l'épreuve. Cette multitude d'hommes, au nombre d'au moins quatre mille, s'élança vers le camp, continuant à pousser de terribles vociférations mêlées bientôt de mugissements, de plaintes aiguës et de cris d'alarmes.
Une large lueur rouge s'élevant devant les assaillants , et taisant pâlir la lumière incertaine d'une matinée d'hiver, rappela enfin Arthur au sentiment de sa position. Le camp était en feu derrière lui, et retentissait de tous les différents cris de victoire et de terreur qui sont entendus dans une ville prise d'assaut : se relevant aussitôt, il chercha autour de lui s'il voyait son père. Il gisait près de lui , privé de connaissance , comme les canonniers que leur ivresse avait empêchés de chercher à fuir. Ouvrant alors le casque de son père, il eut la joie de voir qu'il donnait encore des signes de vie.
« Les chevaux! les chevaux ! dit Arthur. Thibaut, où es-tu? — A vos ordres, mon maître, » dit le fidèle serviteur, qui s'était sauvé, lui et les animaux confiés à ses soins , par une prudente retraite dans un petit buisson que les assaillants avaient évité pour ne point troubler leurs rangs.
€ Où est le brave Colvin? dit le comte; donnez-lui un cheval; je ne l'abandonnerai pas ainsi en péril. — Les guerres sont finies, milord , répliqua Thibaut; il ne montera plus jamais sur un cheval de bataille. »
Un regard et un soupir, à la vue de Colvin , le fouloir à la main, étendu sous la bouche delà pièce, la tète fendue par une hache d'arme suisse, fut tout ce que permettait le moment.
• Où allons-nous diriger notre course? demanda Arthur à son père. — Il faut rejoindre le duc , répondit le comte d'Oxford; ce