‹ Anne de GeiersteinChapitre 244 sur 246 · CHAPITRE XXXYl · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXYl

n'est pas un jour comme celui-ci que je veux le quitter. — Si tel est votre bon plaisir, dit Thibaut, j'ai vu le duc suivi d'une dizaine de ses gardes traverser à franc étrier cette rivière profonde, et courir vers la plaine du côte du nord. Je crois que je pourrais vous guider sur ses traces. — En ce cas , répondit Oxford , montons à cheval et suivons- le. Le camp a été assailli en plusieurs endroits à la fois, et tout doit'être perdu , quoiqu'il ait fui. »

Le comte d'Oxford, bien|qu'aidé par eux, eut grand'peine à se placer en jelle, et galopa aussi vite que le lui permirent ses forces, revenues peu à peu, dans la direction que leur indiquait le Provençal. Les autres domestiques furent dispersés ou tués.

Ils tournèrent plus! d'une fois la tète vers le camp qui était alors le théâtre d'un vaste^incendie, dont la lueur brillante et rougeàtre leur permit de découvrir" sur la terre les traces de la retraite de Charles. A trois milles environ dujieu de leur défaite, d'où les cris des vainqueurs, qu'ils entendaient encore, se mêlaient au son des cloches de Nanci qui sonnaient la victoire , ils atteignirent une mare à demi-gelée, autour .de laquelle gisaient plusieurs cadavres. Le premier qu'ils distinguèrent fut celui de Charles de Bourgogne , naguère possesseur d'un pouvoir si illimité, de richesses si vastes. Il était en partie[dépouilIé et mis à nu comme ses compagnons d'infortune. Son corps était couvert de nombreuses blessures portées avec différentes armes. Son épée était encore dans sa main, et la singulière férocité qui avait coutume d'animer ses traits durant une bataille, demeurait encore sur son visage froid. Tout près de lui, comme s'ils étaient tombés en combattant l'un contre l'autre , gisaient le corps d'Albert, comte de Geierstein, et celui d'Ital Schreckenwald, serviteur fidèle , quoique peu scrupuleux de ce dernier, était étendu quelques pas plus loin. Tous deux portaient l'uniforme des hommes d'armes du duc , déguisement qu'ils avaient sans doute pris pour exécuter la fatale commission du tribunal secret. On suppose qu'un détachement des hommes du traître Campo-Basso prit part à l'escarmouche où le duc avait perdu la vie, car six ou sept d'entre eux , et un nombre à peu près égal des gardes du duc furent trouvés morts au même endroit.

Le comte d'Oxford descendit de cheval , et examina le corps inanimé de son ancien compagnon d'armes, avec toute la douleur que lui inspirait le souvenir de sa vieille affection. Mais tandis qu'il s'abandonnait aux sentiments que lui inspirait un si douloureux exemple de la chute des grandeurs humaines, Thibaut, qui avait

les yeux fixés sur la route qu'ils venaienl de parcourir, s'écria : « A cheval , milord! ce n'est pas l'instant de pleurer les morts, à peine

avons-nous le temps de sauver les vivants les Suisses sont sur

nous. — Fuis toi-même, mon brave soldat, dit le comte ; et toi, Arthur, prends aussi la fuite, et sauve ta Jeunesse pour de meilleurs jours. Je ne puis ni ne veux aller plus loin. Je vais me rendre à ceux qui me poursuivent; s'ils me font grâce, tant mieux; sinon il est là-haut un être qui me recevra dans son sein. — Je ne consentirai jamais à fuir et à vous laisser sans défense, dit Arthur ; je resterai et je partagerai votre destin. — Et moi je demeurerai aussi, ajouta Thibaut ; les Suisses font guerre loyale , lorsque leur sang n'a pas été trop échauffé par la résistance , et on ne leur en a pas beaucoup opposé aujourd'hui. »

Le détachement suisse qui arrivait se trouva être composé de Sigismond, de son frère Ernest, et de quelques autres jeunes gens d'Unterwalden. Sigismond leur fit quartier avec beaucoup d'égards et de joie; et ainsi, pour la troisième fois, rendit à Arthur un iiiiportant service, en retour des preuves de tendresse qu'il lui avait souvent données.

€ Je vais vous conduire à mon père , dit Sigismond, qui sera fort content de vous voir; seulement vous le trouverez un peu chagrin, pour le moment, de la mort de mon frère Rudiger qui est tombé avec la bannière en main , tué par le seul coup de canon qui ait été tiré ce matin : les autres n'ont pu aboyer ; Carapo-Basso a muselé les matins , autrement la plupart d'entre nous eussent été servis comme le pauvre Rudiger. Mais Colvin lui-même est tué. — Campo- Basso était-il donc d'intelligence avec vous ? dit Arthur. — Non , pas avec nous. . nous méprisons de tels alliés... mais il y a eu quelques relations entre l'Italien et le duc Eerrand. Après avoir encloué les canons, et rendu les canonniers allemands ivres-morts, il s'est transporté à notre camp avec quinze cents chevaux , et s'est offert à combattre avec nous. Mais * non, non! s'est écrié mon père, les traîtres ne sont jamais reçus dans une armée suisse ; » de façon que, tout en passant par la porte qu'il nous avait ouverte , nous n'avons pas voulu de sa compa[;nie. Il est donc allé avec le duc Ferrand, attaquer l'autre extrémité du camp, où il les a introduits, en les annonçant comme un corps de .ses troupes qui revenait de faire une reconnaissance. — Oli ! alors , dit Arthur, jamais traître plus consommé n'a paru sur lu terre, ni jeté ses filets avec |)lus d'adresse. — • Youi dites vrai , répliqua le jeune Suisse. Le duc ne pourra ja-

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