CHAPITRE V
€t VOUS êtes... — Arnold Biederman , pour vous servir. Mais sachez... si la connaissance de ce fait peut vous consoler et satisfaire davantage votre sentiment de la dignité... qu'il me suffit de mettre ce vieux casque, ou même, sans me donner tant de peine, de placer une plume de faucon à mon bonnet , pour m'appeler Arnold, comte de Geierstein. Personne ne pourrait y trouver à redire... Mais conviendrait-il que monseigneur le comte conduisît en personne ses bœufs au pâturage ; son excellence éminentissime et très illustre pourrait-elle, sans dérogation, ensemencer un champ ou moissonner ? Ce sont des questions qu'il s'agirait de résoudre auparavant. Je vois que vous êtes confondu, mon respectable hôte, de me trouver à tel point dégénéré ; mais la situation de ma famille n'est pas longue à expliquer.
« Mes nobles aïeux gouvernaient ce même domaine de Geierstein, qui, de leur temps , était fort étendu , à la manière de tous les barons féodaux... c'est-à-dire qu'ils étaient parfois les protecteurs et les patrons, et plus souvent les oppresseurs de leurs sujets. Mais quand mon grand-père , Henri de Geierstein , devint possesseur de ce château, non seulement il se joignit aux confédérés pour repousser Enguerrand de Coucy et ses bandes déprédatrices , comme je vous l'ai déjà dit , mais encore , lorsque" la guerre recommença avec l'Autriche, etque la plupart de ses pareils se rendirent à l'armée de l'empereur Léopold , mon aïeul adopta le parti opposé ,^combattit à la tête des confédérés , et contribua , autant par son habileté que par sa valeur, à la victoire décisive de Sempach, où Léopold perdit la vie , où la fleur de la chevalerie autrichienne périt à ses côtés. Mon père , le comte Williewald , suivit la même conduite, tant par inclination que par politique. Il conclut une alliance étroite avec l'état d'Unterwalden, devint membre de la confédération et se distingua tellement qu'il fut nommé landamman de la république. Il eut deux fils... moi-même et un frère plus Jeune , appelé Albert. Sentant qu'il réunissait en lui une espèce de double caractèi'c , il désira , peut-être sans trop de sagesse , s'il m'est permis de critiquer les intentions d'un père mort , que l'un de ses deux fils lui succédât dans sa seigneurie de Geierstein, etquo l'autre se mainthit dans la condition moins brillante, mais à mon avis non moins honorable , de citoyen libre d'Unterwalden , jouissant sur ses égaux , dans le canton , de l'influence que pourraient lui mériter les services de son père et les siens propres. Quand Albert fut âgé de douze ans , notre père nous ordonna de l'accompa»
^i ANNE DE GEIERSTEIN.
gner dans une courte excursion en Allemagne, où le faste, la pompe et la magnificence dont nous fûmes témoins produisirent une impression bien différente sur l'esprit de mon frère et sur le mien. Ce qui parut à Albert le comble de la splendeur terrestre , me sembla une série insupportable d'ennuyeuses et inutiles cérémonies. Notre père nous communiqua ses intentions , et m'offrit, comme à l'aîné, les immenses domaines de Geierstein , réservant une portion des terres les plus fertiles , assez considérables pour rendre mon frère un des plus riches citoyens dans un district où l'aisance est estimée fortune. Les larmes coulèrent des yeux d'Albert... «Mon frère, dit-il , sera donc un noble comte hoporé et suivi par des vassaux et des serviteurs, tandis que moi je resterai simple paysan au milieu des bergers à barbes grises d'Unterwalden?... Non, mon père... Je respecte votre volonté... mais Je ne renoncerai pas à mes droits. Geierstein est un fief que notre famille tient de l'empire, et les lois me permettent de prétendre à une part égale des terres. Si mon frère est comte de Geierstein, Je n'en suis pas moins, moi, le comte Albert de Geierstein; et J'en appellerai à l'empereur, plutôt que de laisser la volonté arbitraire d'un de mes ancêtres, bien qu'il soit mon père , me frustrer du rang et des droits que je tire d'une centaine d'aïeux. » Mon père se mit dans une grande colère. « Va, Jeune orgueilleux , s'écria-t-il , donne aux ennemis de ton pays un prétexte d'intervenir dans tes affaires... Va en appeler du bon plaisir de ton père à la volonté d'un prince étranger. Va , mais ne reparais plus devant moi, et redoute mon éternelle malédiction. » Albert allait répliquer avec véhémence, lorsque Je le suppliai de se taire et de m'écouter. « J'ai, dis-Je, toute ma vie aimé la montagne plus que la plaine , préféré les promenades à pied aux courses à cheval ; J'ai toujours été plus fier de lutter avec des bergers, dans leurs jeux champêtres, qu'avec des nobles dans les lices, et plus heureux dans une danse de village qu'aux fêtes des seigneurs allemands. Permettez donc que Je sois citoyen de la république d'Unter\valden ; vous me délivrerez de mille soucis ; que mon frère porte la couronne de comte et prenne les armes de Geierstein. » Après quelques discussions ultérieures^ mon père se l'ésolut enfin à adopter ma pj'oposilion pour parvenir au but qu'il avait tant à cœur. Albert fut déclaré héritier de son château et de son rang, avec le titre de comte Albert de Geierstein , et moi Je fus nus en possession de ces plaines et de ces fertiles prairies au milieu desquelles ma maison est située, et mes voisins m'appelèrent Arnold Biederman.