CHAPITRE V
— Et si Biedermann , dit le marchand, signifie, comme j'explique ce mot, un homme considéré, franc et généreux, je ne connais personne àquiTépithète puisse être plus justement donnée. Permettezmoi néanmoins d'observer que je loue une conduite que, dans votre position , je n'aurais pu prendre sur moi de tenir. Continuez , je vous prie, l'histoire de votre maison, si ce récit ne vous est pas pénible. — Il me reste peu de chose à dire, répliqua le landamman. Mon père mourut peu après le partage de ses domaines , fait de la manière que je vous ai dite. Mon frère avait d'autres propriétés dans la Souabe et dans la Westphalie, et visitait rarement son château paternel , qui était presque exclusivement abandonné à un sénéchal, homme si odieux aux vassaux de la famille, que sans la protection qu'il trouvait dans ma résidence voisine, et ma parenté avec son seigneur, il eût été bientôt expulsé du nid du vautour, et traité avec aussi peu de cérémonie que s'il avait été le vautour luimême. A dire la vérité , les rares visites de mon frère à Geierstein n'apportaient pas à ses vassaux plus de consolation qu'elles ne procuraient à lui-même de popularité. Il n'entendait qu'avec les oreilles et ne voyait que par les yeux de son régisseur cruel et intéressé, Ital Schreckenwald, et n'écoutait même pas mes avis et mes reproches. A la vérité, quoiqu'il se soit toujours conduit envers moi avec beaucoup de politesse, je crois qu'il me regardait comme un lourd et grossier paysan, et pensait que j'avais déshonoré mon illustre origine par la bassesse de mes goûts. Il montrait en toute occasion son dédain pour les préjugés de ses compatriotes , surtout en portant une plume de paon en public, et en voulant que les personnes de sa suite se parassent du même emblème, quoique ce fût celui de la maison d'Autriche, emblème si impopulaire dans ce pays que des hommes ont été mis à mort sans autre raison que de l'avoir porté à leur chapeau. Cependant j'épousai ma chère Bertha , aujourd'hui sainte du ciel , qui me donna six fils robustes, dont cinq, comme vous l'avez vu , entouraient tout à l'heure ma table. Albert se maria aussi. Sa femme était une dame de Westphalie , d'un rang illustre ; mais cette union fut moins féconde que la mienne : il n'eut qu'une fille, Anne de Geierstein. Alors éclata la guerre entre la cité de Zurich et nos cantons de Forêts ; cette guerre où fut versé tant de sang, où nos frères de Zurich furent assez mal conseillés pour embrasser l'alliance de l'Autriche. L'empereur ne négligea rien pour profiter le mieux possible de l'occasion favorable que lui otfrait la désunion des Suisses , et il engagea tous ceux sur
llk ANNE DE GEIERSTEIN.
qui s'étendait son influence à seconder ses efforts. Il ne réussit que trop bien auprès de mon frère; car non seulement Albert prit les armes pour la cause de l'empereur, mais encore admit dans la citadelle de Geierstein une bande de soldats autrichiens , avec qui l'infâme Ital Schreckenvvald ravagrea toute la contrée , sauf mon petit patrimoine. — Vous fûtes alors dans une situation embarrassante, mon dione hôte , puisqu'il fallut vous décider contie la cause de votre pays ou contre celle de votre frère... — Je n'hésitai pas. Mon frère se trouvait à l'armée de l'empereur , je ne fus donc pas réduit à agir contre lui personnellement; mais je déclarai la guerre aux voleurs et aux brigands dont Schreckenvvald avait rempli la maison de mon père. La fortune ne fut pas toujours favorable. Le sénéchal , durant mon absence , brûla ma maison , et assassina mon plus jeune fils , qui mourut , hélas ! en défendant le foyer de son père. Il est inutile d'ajouter que mes terres furent ravagées, mes troupeaux détruits. D'un autre côté, je réussis, avec le secours d'un corps de paysans d'Unterwalden, à prendre d'assaut le château de Geierstein. Il me fut offert en compensation de mes pertes par les confédérés , mais je désirais ne pas souiller la belle cause pour laquelle j'avais pris les armes, en m'enrichissant aux dépens de mon frère : et d'ailleurs, demeurer dans celte place forte, c'eût été une pénitence pour moi, dont la maison n'avait été depuis long-temps protégée que par un loquet et un chien de berger. Ce château fut donc démantelé, comme vous voyez, par ordre des anciens du canton ; et je crois même que , vu les usages auxquels il n'a que trop souvent servi , je contemple avec plus de plaisir les restes misérables de Geierstein, que je ne l'ai jamais contemplé lorsqu'il était superbe et en apparence imprenable. — Je puis comprendre vos nobles sentiments ; et néanmoins, je vous le répète , ma vertu ne se serait peut-être pas étendue si loin au delà du cercle des affections de famille... Que dit votre frère de vos prouesses patriotiques? — Il fut, à ce que j'appris, terriblement irrité, sans doute parce qu'on lui persuada que j'avais i)ris son château dans des vues d'agrandissement personnel. II jura même qu'il renon(jait à toute parenté avec moi , qu'il me chercherait au milieu de la mêlée , et qu'il me tuerait de sa propre main. Nous assistâmes en effet lous deux à la bataille de l legcnbach ; mais mon frère ne put même tenter l'ex^'cutiou de ses projets de vengeance , car il fut blessé par une flèclu, et sa blessure nécessita qu'il fût transporté hors du combat. Je me trouvai ensuite à la sanglante et