CHAPITRE VI
une vive satisfaction à offrir mes remerclments en votre présence à la jolie demoiselle envers qui je me trouve avoir tant d'obligation. — Il ne peut pas se présenter une meilleure occasion que celle-ci , répliqua le landamman ; » et il envoya à travers les taillis le nom de la jeune fille , en le prononijant sur un de ces tons aigus que nous avons déjà remarqués.
Anne de Geierstein , comme Philipson l'avait déjà observé , se tenait sur un tertre à quelque distance , et croyait être cachée par un rideau de broussailles. Elle tressaillit donc à l'appel de son oncle , mais obéit sur-le-champ ; et évitant les jeunes gens qui marchèrent en avant , elle rejoignit le landamman et Philipson par un circuit à travers les bois.
« Mon digne ami et hôte désire vous parler, Anne , » dit le landamman , aussitôt que les salutations du matin furent échangées. La jeune Suissesse rougit des joues au front lorsque Philipson, avec une grâce qui semblait au dessus de sa profession , lui adressa les paroles suivantes :
« Il nous arrive parfois à nous autres marchands , ma jeune et belle amie , d'être assez malheureux pour n'avoir pas les moyens de solder nos dettes à l'instant même ; mais nous regardons à juste titre comme le plus vil des hommes celui qui ne les reconnaît pas. Agréez donc les remercîments d'un père dont le fils a dû , et la chose ne date que d'hier , la vie à votre courage , dont le fils vient ce matin même d'échapper , grâce à votre prudence , au plus grand des périls. Ne m'affligez donc pas en refusant de porter ces boucles d'oreilles , » ajouta-t-il en tirant un petit écrin qu'il ouvrit tout en parlant : « ce sont, il est vrai, des perles seulement, mais elles n'ont pas été jugées indignes des oreilles d'une comtesse... — Et doivent par con* séquent , interrompit le landamman , être mal placées sur la personne d'une vierge helvétienne d'Unterwalden ; car , telle et rien de plus n'est ma nièce Anne , tant qu'elle habite ma retraite. Il me semble , mon cher monsieur Philipson , que vous ne faites pas preuve de votre jugement ordinaire, car la valeur de vos dons n'est pas appropriée au rang de celle à qui vous les offrez... Comme marchand aussi , vous devriez vous souvenir que des présents si riches diminueront bien vos profits. — Soyez assez bon pour me pardonner , mon cher hôte , si je réponds que j'ai du moins consulté le sentiment de reconnaissance dont je suis pénétré , et que j'ai choisi , entre les objets qui sont à ma disposition , celui que j'ai cru le plus propre à exprimer ma gratitude. J'espère que l'hôte qui m'a témoin
If ANNE DE GEIERSTEIN.
gné jusqu'à présent tant de bonté n'empêchera point cette jeune fille d'accepter un cadeau , qui du moins doit convenir au rang que lui assigne sa naissance ; et vous me jugeriez injustement si vous me croyiez capable d'être assez simple , assez présomptueux pour offrir un présent dont la valeur dépassât mes moyens. » Le landamman prit l'écrin dans sa propre main. « J'ai toujours fait la guerre, dit-il, à ces brillants joyaux qui nous entraînent chaque jour plus loin de la simplicité de nos parents... Et pourtant, » ajouta-t-il avec un sourire de bonne humeur, et approchant une des boucles d'oreilles de la figure de sa parente, « ces ornements vont si bien à cette pauvre enfant! puis on prétend que les jeunes filles ressentent à porter ces babioles plus de plaisir que ne peuvent se l'imaginer les hommes à barbe grise. En conséquence , ma chère Anne, comme tu as mérité une entière confiance dans des affaires plus importantes , je m'en remets absolument à ta propre sagesse , pour accepter le riche présent de notre bon ami , et le porter, ou ne le porter pas , suivant qi.e tu le croiras convenable. — Puisque tel est votre plaisir, mon excellent ami, mon cher oncle, » répondit la jeune fille en rougissant tandis qu'elle parlait, « je ne ferai pas de peine à notre estimable hôte en refusant un don qu'il souhaite si vivement que j'accepte; mais avec sa permission, et la vôtre aussi, mon digne oncle, je suspendrai ces splendides boucles d'oreilles à la statue de Notre- Dame d'Ensiedlen , pour lui exprimer notre reconnaissance à tous de sa bienveillante protection qui nous a soutenus au milieu des horreurs de l'ouragan d'hier et des inquiétudes du duel de ce matin. — Par Notre-Dame ! la coquine parle sensément, répliqua le landamman : elle use avec sagesse de vos bonté» , mon cher hôte , en obtenant par elles la faveur céleste pour votre famille et la mienne, aussi bien que pour la paix générale d'Unterwalden... Va, ma bonne Anne, tu auras un collier de jais à la première fête de la tonte , si nos toisons trouvent acheteurs au marché. »