‹ Anne de GeiersteinChapitre 45 sur 246 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

dictées par la passion et la colère , plutôt que par une considération judicieuse des circonstances où il se trouvait. Hautain, fier, immuable dans ses résolutions , quoique ne manquant ni d'honneur ni de générosité, il méprisait et haïssait les misérables associations de cultivateurs et de bergers unis à quelques villes qui ne subsistaient que par le commerce ; au lieu de courtiser les cantons helvétiques , comme son ennemi rusé , ou du moins de ne leur fournir aucun prétexte ostensible de querelle , il ne manquait nulle occasion de montrer le dédain et le mépris qu'il avait conçus de leur ridicule importance , et d'avouer le secret plaisir qu'il se promettait à tirer vengeance sur eux des flots de sang noble qu'ils avaient versés, et à leur faire expier les innombrables succès qu'ils avaient obtenus sur les seigneurs féodaux dont il s'imaginait être le vengeur prédestiné.

Les possessions du duc de Bourgogne sur le territoire alsacien lui procuraient de nombreuses occasions d'exercer sa rancune contre la ligue suisse. Le petit château et la ville de Ferette, situés à dix ou onze milles dcBâle, servaient comme de lieu de passage au commerce de Berne et de Soleure, les deux principales villes de la confédération. Le duc y plaça un gouverneur ou sénéchal , qui était aussi administrateur des revenus , et qui semblait né tout exprès pour être le fléau et la peste des républicains ses voisins.

Archibald Von Hagenbach était un noble allemand qui avait ses propriétés en Souabe, et qui passait généralement pour le plus barbare et le plus lyrannique des seigneurs de cette frontière, connus sous le nom de chevaliers-voleurs et de comtes-brigands. Ces illustres personnages , parce qu'ils tenaient le fief du Saint- Empire Romain , prétendaient à une souveraineté aussi complète sur leur territoire d'un mille carré, qu'aucun prince régnant d'Allemagne dans ses domaines les plus étendus. Ils levaient des taxes et des impôts sur les étrangers ; ils emprisonnaient , jugeaient et exécutaient ceux qui , à les en croire , s'étaient rendus coupables de crimes sur leurs petites propriétés ; mais surtout , et comme le plus bel usage de leurs privilèges seigneuriaux , ils se faisaient la guerre les uns aux autres, ainsi qu'aux villes libres de l'empire, attaquant et pillant sans merci les caravanes , ou longues files de chariots qui effectuaient alors dans l'intérieur de l'Allemagne les transports de commerce.

Une suite d'injustices commises et souffertes par Archibald d'Hagenbach, qui avait été un des plus barbares partisans de ce

privilège qu'on nommait faiistrecht ', ou loi du poing , comme on pourrait dire, avait fini par l'obliger, quoiqu'il fût avancé en âge, à quitter un pays où ses moyens d'existence étaient devenus extrêmement précaires et à s'engager au service du duc de Bourgogne , qui l'employa très volontiers, attendu que c'était un homme d'une naissance illustre et d'une bravoure éprouvée, et peut-être aussi parce qu'il était sûr de trouver dans un seigneur d'un caractère barbare, rapace et hautain comme Hagenbach, un exécuteur sans scrupule de toutes les rigueurs que le bon plaisi de son maître serait tenté de lui enjoindre.

Les négociants de Berne et de Soleure se plaignirent donc à haute voix et vivement des exactions d'Hagenbach. Les impôts établis sur les marchandises qui traversaient le district de La Ferette, quel que fût le lieu de leur destination, avaient été arbitrairement augmentés, et les marchands, les trafiquants, qui hésitaient à payer tout de suite ce qu'on exigeait d'eux , s'exposaient à un emprisonnement et à des punitions personnelles. Les villes commerçantes d'Allemagne en appelèrent au duc de la conduite inique tenue par le gouverneur de La Ferette , et requirent de la bonté de Son Altesse qu'elle voulût bien rappeler Hagenbach; mais le duc accueillit leurs plaintes avec dédain. La ligue suisse poussa ses remontrances plus loin, et demanda que justice fût faite du gouverneur de La Ferette pour avoir enfreint la loi des nations ; mais elle ne réussit pas mieux à se faire écouter ni à obtenir réparation.

Enfin la diète de la confédération résolut d'envoyer la députation solennelle dont nous avons dt^à tant parlé. Un ou deux parmi ces ambassadeurs partageaient avec le calme et prudent Arnold Biederman l'espoir qu'une démarche si importante ouvrirait les yeux du duc sur les inf&mes procédés de son gouverneur ; d'autres députés avaient des vues moins pacifiques et étaient décidés à rendre la guerre inévitable par suite de leurs vives représentations.

Arnold Biederman était zélé partisan de la paix, tant que sa conservation était compatible avec l'indépendance nationale et l'honneur de la confédération ; mais le jeune Philipson découvrit bientôt que le landamman, seul de toute sa famille, nourrissait ces vues modérées. L'opinion de ses fils avait été séduite et entraînée par l'éloquence impétueuse et l'empire sans borne de Budolphe Donnerhugel qui , par quelques exploits^ d'une bravoure merveilleuse

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