CHAPITRE IX
cader et de garder avec des sentinelles. Ils se convainquirent aussi, par de minutieuses perquisitions , que s'il était possible qu'un individu se trouvât caché au milieu d'un pareil amas de ruines, néanmoins il ne se pouvait aucunement qu'un nombre d'hommes assez considérable pour être à craindre à une troupe comme la leur y fût demeuré sans qu'ils les eussent indubitablement découverts. Ces détails furent rapportés au banneret , qui ordonna à Donnerhugel de prendre le commandement de cinq ou six jeunes gens qu'il put choisir à son gré pour faire patrouille au dehors des bâtiments jusqu'au premier chant du coq, et revenir à cette heure au château, où pareil nombre d'hommes les remplacerait jusqu'à la pointe du jour, pour être eux-mêmes relevés alors à leur tour. Rudolphe déclara qu'il était résolu à rester de garde toute la nuit ; et comme il était aussi remarquable pour sa vigilance que pour sa force et son courage, la garde extérieure fut considérée comme suffisamment sûre, d'autant mieux qu'il fut arrêté que, en cas de rencontre soudaine, le son rauque et sévère du cornet suisse serait le signal d'envoyer au secours des hommes de patrouille.
A l'intérieur du château , les précautions furent prises avec une égale exactitude : une sentinelle , qui devait être relevée de deux en deux heures , fut placée à la porte principale , et deux autres montèrent la garde de l'autre côté du château , quoique le fossé parût rendre impossible toute attaque dans cette direction.
Lorsque tout fut ainsi réglé , le reste de la troupe s'assit pour faire honneur au souper, les députés occupant le haut bout de la table , et les gens de leur escorte se plaçant avec le reste à l'autre extrémité du vaste appartement. Quantité de foin et de paille qui avaient été laissés empilés dans le château désert , servirent à l'usage auquel ils avaient été indubitablement destinés par les citoyens de Bâle, et grâce à des capotes et à des manteaux , firent de bons lits que trouvèrent excellents des hommes robustes qui, à la guerre et à la chasse, se contentaient souvent de passer la nuit en plein air et sur la dure.
L'attention des Bâlois avait été jusqu'à préparer pour Anne de Geierstein un appartement séparé , plus convenable à son usage que celui qui était assigné aux hommes de la troupe ; une pièce , qui avait probablement fait la dépense du château, donnait dans la grande salle , et avait aussi une porte de derrière conduisant par un passage secret qui aboutissait aux ruines. Mais cette issue avait été faite à la hâte , quoique soigneusement murée par de grosses
liO ANNE DE GEIERSTEIN.
pierres de taille prises au milieu des décombres , sans mortier, il est vrai, ni aucune espèce de ciment, mais si bien assurées par leur propre pesanteur que la moindre tentative pour les déplacer devait donner l'alarme, non «eulement aux personnes qui pourraient se trouver dans l'appartement, mais encore à celles qui seraient dans la salle adjacente et même dans toute autre partie du château. Dans la petite chambe si soigneusement arrangée et close, il y avait deux paillasses et un grand feu qui flambait dans la cheminée, et répandait une douce chaleur dans la pièce qu'il servait aussi à égayer. Les objets nécessaires à la dévotion n'avaient pas même été oubliés , car un petit crucifix de bronze était suspendu au dessus d'une table sur laquelle se trouvait un bréviaire.
Ceux qui découvrirent les premiers ce petit lieu de retraite revinrent vanter l'extrême délicatesse des citoyens deBâle, qui, préparant tout pour la commodité générale des étrangers , n'avaient pas manqué de pourvoir d'une manière spéciale et particulière à celle de leur jeune compagne.
Arnold Biederman goûta fort les procédés d'une pareille conduite. € Nous devons avoir pitié de nos amis de Bâle, et ne pas leur garder rancune , dit-il ; ils ont poussé les égards envers nous aussi loin que leurs craintes personnelles le leur permettaient ; et ce n'est pas dire peu de chose pour les excuser, messieurs , car aucune passion n'est si immuablement égoïste que celle de la peur.... Anne, mon amour, tu es fatiguée. Retire-toi dans l'appartement qui t'est destiné , et Lisette te portera de toutes ces provisions celles qui te conviendront le mieux pour un repas du soir. »
En parlant ainsi, il mena sa nièce dans la petite chambre à coucher ; et , promenant ses regards à l'entour avec un air de complaisance, il lui souhaita une bonne nuit : mais il y avait sur la figure de la jeune fille quelque chose qui semblait annoncer que le souhait de son oncle ne serait pas rempli. Dès l'instant où elle avait qwitté la Suisse, son front s'était rembruni , ses conversations avec les personnes qui approchaient d'elle étaient devenues plus brèves et plus rares ; tout son extérieur enfin décelait une inquiétude secrète ou un chagrin caché. Cette circonstance n'échappa point h son oncle, qui l'imputa naturellement à la peine qu'elle ressentait de le quitter, ce qui devait probablement arriver bientôt, et à son regret d'abandonner les lieux tranquilles où elle avait passé tant d'années de sa jeunesse.
Mais Anne d« Geiersteia n'eut p^s plus tùl mis le pied dans l'ap-