‹ Anne de GeiersteinChapitre 54 sur 246 · CHAPITRE IX. IJI · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX. IJI

partement qu'un Tiolent frisson parcourut tous ses membres , et que, ses joues perdant leur coloris, elle se laissa tomber sur une des paillasses où, appuyant ses coudes sur ses genoux, et pressant ses mains contre son front , elle ressemblait plutôt à une personne abattue par une peine morale , ou oppressée par une douloureuse maladie, que fatiguée d'un voyage et disposée à se livrer le plus tôt possible à un repos nécessaire. Arnold n'était pas très pénétrant pour lire dans le cœur des femmes. II vit que sa nièce souffrait; mais, n'imputant qu'aux motifs déjà mentionnés une peine qu'augmentaient encore les effets ordinaires produits par la fatigue, il la blâma doucement de s'être départie de son caractère de jeune fille helvétienne, avant même qu'elle ne sentît plus la brise des vents de la Suisse.

« Il ne faut pas que tu fasses croire aux dames d'Allemagne ou de Flandre que nos filles ont dégénéré de leurs mères ; autrement il nous faudrait remporter de nouveau les victoires de Sempach et de Laupen , pour convaincre l'empereur et ce superbe duc de Bourgogne que nos hommes sont du même métal que leurs aïeux. Et quant à notre séparation, je ne la redoute pas. Mon frère est comte de l'empire, il est vrai, et par conséquent il doit avoir besoin de s'assurer si toutes les choses sur lesquelles il a des titres de possession sont à ses ordres , et il te redemande pour montrer qu'il a droit de le faire. Mais je le connais bien : il ne sera pas plus tôt convaincu qu'il n'a qu'à t'ordonner de revenir pour que tu reviennes, qu'il ne s'occupera point davantage de toi. Toi, hélas! pauvre créature, en quoi servirais-tu ses intrigues de cour et ses plans d'ambition? Non, non... tu ne répondras jamais aux vues du noble comte, et il faudra bien te contenter de revenir diriger la laiterie de Geierstein, et y faire le bonheur de ton vieil oncle le paysan. — Plût à Dieu que nous y fussions déjà de retour ! » dit la jeune fille d'un ton d'accablement qu'elle s'efforça en vain de cacher ou de modérer.

« La chose serait difficile avant que nous eussions rempli la mission qui nous amène ici , répliqua le positif landamman ; mais étends-toi sur ton lit, Anne... mange une bouchée , et prends trois gouttes de vin : tu te réveilleras demain aussi gaie qu'une fille de la Suisse un dimanche, quand la cornemuse sonne le réveil. »

Anne eut encore assez de force pour alléguer un violent mal de tête, et refusant de rien prendre, se disant incapable de rien goûter , elle souhaita le bonsoir à sonjoncle. Elle engagea alors Lisette

à se procurer quelque nourriture pour elle-même, lui recommandant de faire, lorsqu'elle reviendrait, le moins de bruit possible, et de ne point troubler son repos si elle avait eu le bonheur de s'endormir, Arnold Biederman embrassa sa nièce et retourna dans la Sille où ses collègues étaient impatients de commencer l'attaque des provisions qui étaient toutes prêtes : opération à laquelle les jeunes gens de l'escorte, diminués par les patrouilles et les sentinelles, n'étaient pas moins disposés que leurs anciens.

Le signal de l'assaut fut donné par le député de Schwitz , le plus âgé de la compagnie , qui prononça d'un ton patriarcal la bénédiction du repas. Les voyageurs commencèrent alors leurs opérations avec une vivacité qui montrait que l'incertitude de savoir s'ils trouveraient à manger, et le retard auquel il leur avait fallu se soumettre pour s'arranger dans leurs quartiers, avaient infiniment accru leur appétit. Le landamman lui-même, dont la modération approchait parfois de l'abstinence , parut ce soir-là d'une humeur plus gaie qu'à l'ordinaire. Son ami Schw itz , suivant son exemple , mangea, but et parla plus que de coutume, tandis que les autres députés donnaient au repas l'air d'une orgie. Le vieux Philipson regarda ce spectacle d'un œil attentif et inquiet, ne s'adressant jamais à la bouteille que pour faire raison aux santés auxquelles la politesse du temps lui ordonnait de répondre. Son fils avait quitté la salle au commencement même du banquet , et de la manière que nous allons rapporter.

Arthur avait proposé de se joindre aux jeunes gens qui devaient monter la garde à l'intérieur, ou faire des patrouilles en dehors de leur habitation momentanée ; il avait même pris des arrangements à ce sujet avec Sigismond, le troisième des fils du landamman. Mais pendant qu'il cherchait à lancer un coup d'œil d'adieu à Anne de Geierstein, avant d'offrir ses services comme il l'avait déjà proposé, il remarqua sur son visage une telle expression de froideur et de sévérité , qu'il ne songea plus absolument à autre chose qu'à former des conjectures sur les motifs qui avaient pu occasioimer un pareil changement. Cette figure tranquille et ouverte , ces yeux qui exprimaient une conscience calme et sans crainte, ces lèvres qui , secondées par un regard aussi franc que ses paroles, étaient toujours prèles à dire avec bonté et confiance ce que le cœur dictait ; tout enfin dans ce moment avait en elle complètement changé de caractère et d'expression, et à tel point, de telle manière qu'aucune cause ordinaire ne pouvait expliquer ce changement d'une

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