‹ Anne de GeiersteinChapitre 59 sur 246 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

dans le dessein d'épier le retour d'Anne de Geierstein après sa mystérieuse excursion. Il ne lui était pas facile néanmoins de trouver une excuse satisfaisante , et il ne se souciait pas de laisser concevoir au fier Donnerhugel le moindre soupçon qu'il fiît inférieur en courage ou en force pour supporter la fatigue à aucun des vigoureux montagnards dont il était devenu , pour le moment , compagnon. Il n'hésita donc pas même un instant ; mais tandis qu'il restituait la pertuisane qu'on lui avait prêtée au paresseux Sigismond , qui venait du château en bâillant et en se traînant comme un individu dont le sommeil a été interrompu très désagréablement dans le moment même où il était le plus profond et le plus doux , il fit savoir à Rudolphe qu'il se proposait toujours de l'accompagner dans sa tournée de reconnaissance. Ils furent bientôt rejoints par le reste de la patrouille , où se trouvait Rudiger , fils aîné du landamman d'Unterwalden ; et lorsque , conduits par le champion bernois , ils eurent atteint la lisière du bois , Rudolphe commanda à trois d'entre eux de suivre Rudiger Riederman.

« Tu feras ta ronde du côté gauche, dit le Bernois; moi, je prendrai sur la droite... Tâche de ne rien laisser échapper, et nous nous retrouverons gaîrùent au lieu convenu. Prends un des chiens avec toi. Je garde Wolf-Fanger qui dépistera un Bourguignon aussi aisément qu'un ours. •

Rudiger se dirigea vers la gauche avec sa troupe , suivant les instructions qu'il avait reçues ; et Rudolphe , envoyant un de ses hommes en avant , commandant à un autre de rester en arrière , ordonna au troisième de les suivre lui et Arthur Philipson , qui formèrent ainsi le corps principal de la patrouille. Priant l'homme qui les accompagnait de se tenir assez loin pour qu'ils pussent causer librement , Rudolphe s'adressa au jeune Anglais avec la familiarité que leur amitié récente avait établie entre eux... « Et maintenant , roi Arthur , que pense Sa Majesté d'Angleterre de notre jeunesse suisse? Pourrait-elle gagner le prix dans les joutes ou les tournois : qu'en dites-vous, noble prince? ou nous rangerait-on simplement parmi les lâches chevaliers de Cornouailles ? — Quant aux joutes et aux tournois , je ne puis réi;ondre , » dit Ai'thur , cherchant à bannir toute distraction, « car je n'ai jamais vu personne de vous monter un coursier ni tenir une lance en arrêt. Mais si des membres vigoureux et des cœurs intrépides doivent entrer en considération , je peuse que vos braves Suisses ne le céderaient aux soldats d'aucun pays du monde, où l'on estime la valeur, qu'elle réside

dans le cœur ou dans la main. — Tu nous rends justice , jeune Anglais ; et sache que nous n'avons pas moins bonne opinion de toi : je vais t'en donner à l'instant la preuve. Tu parlais tout-à-l'heure de chevaux : je m'y connais fort peu ; cependant , je crois que tu n'achèterais pas un coursier lorsque tu l'as seulement vu couvert de ses harnais , ou embarrassé d'une selle et d'une bride, mais que tu désirerais l'examiner dépouillé de tout et dans un étal naturel de liberté. — Mais certainement oui. Tu as parlé là-dessus comme si tu étais né dans un district nommé Yorkshire , qu'on appelle la partie la plus joyeuse de la joyeuse Angleterre. — Je te disais donc que tu n'as vu notre jeunesse suisse quà moitié, puisque lu ne l'as vue encore que respectueusement soumise aux anciens de nos cantons , ou tout au plus se livrant aux exercices des montagnes ; ces exercices peuvent bien montrer la force et l'agilité extérieures de nos jeunes gens , mais non pas faire connaître le courage et la persévérance qui guident et dirigent cette force et cette activité lorsqu'il s'agit de hautes entreprises. »

Le Suisse désirait probablement que ces remarques excitassent la curiosité de l'étranger. Mais l'Anglais avait l'image, l'air et la forme d'Anne de Geierstein , lorsqu'elle était passée devant lui à l'heure silencieuse de sa faction, trop constamment présents à son esprit pour entamer volontairement un sujet de conversation toutà-fdit étranger à ee qui l'occupait d'une façon si exclusive. Il s'efforça donc simplement de répondre avec politesse qu'il ne doutait pas que son estime pour les Suisses, jeunes et vieux , n'augmentât en proportion de la connaissance plus intime qu'il ferait de cette nation.

Il garda alors le silence ; et Donnerhugel , désappointé peut-être de n'avoir pas réussi à piquer sa curiosité , marcha muet aussi à côté de l'Anglais. Cependant Arthur réfléchissait , à part lui, s'il devait communiquer à son compagnon la circonstance qui occupait son propre esprit dans l'espérance que le parent d'Anne de Geierstein, et l'ancien ami de sa maison , pourrait jeter quelque jour sur cet événement.

Mais il sentit naître dans son âme une répugnance insurmontable à causer avec le jeune Suisse sur un sujet dans lequel Anne était intéressée. Que Rudolphc prétendit à ses faveurs, il élait difficile d'en douter; et quoique Arthur, si la question lui en eût été faite, aurait dû répondre par convenance qu'il ne prétendait lui-même à rien, néanmoins il ne pouvait supporter l'idée que son rival put être

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