‹ Anne de GeiersteinChapitre 60 sur 246 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

plus heureux , et c'aurait été avec déplaisir qu'il l'aurait entendu prononcer le nom de la jeune personne.

C'était peut-être par suite de cette secrète irritabilité qu'Arthur, malgré tous ses efforts pour cacher et bannir ce sentiment , ressentait encore une espèce de rancune contre Rudolphe Donnerhugel, dont la familiarité franche, mais un peu grossière, se mêlait à certain air de protection et de patronage, qu'il semblait au jeune homme n'avoir aucun droit de prendre. Il répondait, à la vérité, aux manières ouvertes du Bernois, par une égale franchise, mais il était de temps à autre tenté de repousser le ton de supériorité qui les accompagnait toujours. Les circonstances de leur duel n'avaient donné au Suisse nulle raison de prendre cet air de triomphe, et Arthur n'était pas disposé à se mettre du nombre des jeunes Helvétiens , sur lesquels Rudolphe exerçait une véritable autorité ', du consentement général. Philipson goûtait si peu cette affectation de supériorité , que la misérable plaisanterie qui consistait à l'appeler le roi Arthur , et qui ne le touchait nullement lorsqu'elle lui était adressée par quelqu'un de la famille Biederman, lui paraissait offensante quand Rudolphe prenait la même liberté; de sorte qu'il se trouvait souvent dans la fâcheuse position d'un homme qui est intérieurement irrité , sans avoir aucun moyen extérieur de manifester convenablement sa colère. Sans doute , l'origine de toute cette haine cachée contre le jeune Bernois était un sentiment de rivalité, mais ce sentiment, Arthur n'osait se l'avouer à lui-même. Il était assez puissant néanmoins pour faire passer l'envie qu'il avait eue d'abord de parler à Rudolphe de l'incident nocturne qui l'intéressait; et comme ils avaient laissé tomber aussitôt le sujet de conversation entamée , ils marchaient l'un à côté de l'autre en silence, « la barbe sur l'épaule, >> comme dit l'Espagnol, c'est-à-dire, regardant autour d'eux dans toutes les directions, et remplissant ainsi le devoir d'une sentinelle vigilante.

Enfin , après une promenade d'un mille environ , à travers les bois et la campagne , au moment où ils se trouvèrent avoir fait autour des ruines de Graff's-Lust un circuit assez étendu pour qu'on fût certain qu'il n'existait aucune embuscade entre eux et ces ruines , le vieux chien , conduit par la vedette qui marchait en avant, s'arrêta et poussa un sourd glapissement.

« Eh bien! qu'est-ce, Wolf-Fanger? » dit Rudolphe s'avançant. « Quoi donc , vieux drôle, ne distingues-tu pas les amis des ennemis ? Allons , que dis-tu maintenant, toute réflexion faite?... Une

itt AJNNE DE GEIERSTEIN.

fiiut pas perdre ta réputation à ton vieil âge... flaire encore. »

Le chien leva la tète, flaira l'air autour de lui , comme s'il comprenait ce qu'avait dit son maître, puis remua la tête et la queue , comme pour lui répondre.

« A la bonne heure , t'y voilà à présent, » dit Donnerhugel, passant sa main sur le dos de l'animal ; « les secondes pensées valent de l'or ; tu vois donc que ce n'est qu'un ami? »

Le chien agita encore la queue , et se remit en marche aussi tranquillement qu'auparavant. Rudolphe revint à sa place , et son compagnon lui dit :

€ Nous allons Mentôt rencontrer Rudiger et nos camarades, je suppose, et le chien entend le bruit de leurs pas avant que nous puissions l'entendre. — Il est difficile que ce soit déjà Rudiger, répondit le Bernois ; sa ronde autour du château est d'une circonférence plus vaste que la nôtre... Quelqu'un approche pourtant, car Wolf-Fanger s'émeut de nouveau... Regardez bien de tous les côtés. ï

Lorsque Rudolphe donna ainsi l'alerte à toute sa petite troupe , elle entrait dans une vaste clairière où l'on apercevait à une distance considérable les uns des autres quelques vieux pins d'une grandeur gigantesque , qui paraissaient encore plus hauts et plus noirs que de coutume , car leurs larges cimes noires et leurs branches dépouillées se détachaient à merveille sur un ciel pur , éclairé par les rayons blanchâtres de la lune. • Ici du moins, dit le Suisse, nous aurons l'avantage de voir clairement approcher l'ennemi. Mais je pense , -> ajouta-t-il, après avoir regardé pendant une minute, « ce n'est qu'un loup ou un daim qui a traversé notre route, et l'odeur trouble le chien. . Holà ! arrêtez ! ... oui , c'est cela ; il va en avant. »

Le chien s'avança en effet , après avoir donné quelque signe de doute , d'incertitude et même de crainte. Il est probable néanmoins qu'il se réconcilia avec l'objet qui l'avait d'abord inquiété , puisqu'il reprit encore une fois sa démarche ordinaire.

« C'est singulier! dit Arthur Philipson ; et il me semble que j'ai aperçu quelque chose près de ce buisson, où des pieds d'aubépine et de noisetiers entourent, autant que j'en puis juger, les troncs de quatre ou cinci gros arbres. — Mes yeux se sont arrêtés sur ce même buisson plus de cinq minutes, et je n'ai rien vu, dit Rudolphe. — Eh bien , moi , répondit le jeune Anglais , j'ai vu remuer un objet, quel qu'il soit, pendant que vous ne vous occupiez que de vo-

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