‹ Anne de GeiersteinChapitre 61 sur 246 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

tre chien. Et, avec votre permission J'irai en avant, et j'examinerai le buisson. —Si vous étiez à proprement parler sous mes ordres, répliqua Donnerhugel , je vous ordonnerais de ne pas bouger. Si ce sont des ennemis , il est essentiel que nous restions ensemble. Mais vous êtes volontaire parmi nous, et en conséquence vous pouvez agir librement. — Je vous remercie , » répliqua Arthur , et il s'éloigna aussitôt.

Il sentit à la vérité dans le moment qu'il n'agissait pas d'une manière très polie comme individu, ni peut-être très louable comme soldat , et qu'il aurait dû obéir pour l'instant au capitaine de la troupe dans laquelle il s'était enrôlé. Mais, d'autre part, l'objet qu'il avait vu, quoique à distance et imparfaitement, semblait avoir une grande ressemblance avec cette image d'Anne de Geierstein, qui s'était évanouie devant ses yeux, une heure ou deux auparavant, sous ce couvert de la forêt, et la curiosité insurmontable qui le portait à s'assurer si ce n'était pas la jeune fille en personue ne lui permettait d'écouter aucune autre considération.

Avant que Rudolphe etit achevé sa courte réplique , Arthur était déjà à mi-chemin du buisson. Il était, à en juger de loin, de peu d'étendue et peu propre à cacher une personne , à moins qu'elle ne se couchât tout- à-fait dans le taillis et sous les broussailles. Quelque chose de blanc, qui portait la taille et la forme humaine, lui avait aussi apparu d'une manière distincte , suivant lui, parmi les troncs d'un rouge foncé et les broussailles brunes qui étaient devant lui. Sic'était Anne de Geierstein qu'il avait vue une seconde fois, il fallait qu'elle eût quitté le chemin le plus découvert , dans le désir sans doute de n'être pas remarquée ; et quel droit , quel titre avaitil de diriger sur elle l'attention de la patrouille? Il croyait avoir remarqué qu'en général la jeune fille repoussait plutôt qu'elle n'encourageait les soins de Rudolphe Donnerhugel , ou que, s'il eût été impoli de les rejeter entièrement, elle les acceptait sans les encourager. N'était-il pas inconvenant de troubler sa promenade solitaire, bizarre à la vérité, vu les lieux et l'heure, mais que, sous ce rapport même , elle pouvait encore désirer davantage cacher à l'observation d'un individu qui lui était désagréable ? Même , n'était-il pas possible que Rudolphe tirât avantage pour son amour, qui autrement ne serait jamais agréé , de la connaissance d'un secret que la jeune fille aurait désiré tenir toujours caché?

Tandis que ces réflexions se succédaient dans son esprit , Arthur fit une pause, les yeux fixés sur lo buisson , dowt il était alors à

1Î8 ANNE DE GEIERSTEIIS.

peine éloigné de trente pas ; et , quoiqu'il Texaminât avec tout le soin minutieux que lui commandaient son incertitude et son anxiété, il était tourmenté intérieurement par l'idée qu'il serait plus sage de retourner vers ses compagnons , et de dire à Rudolphe que ses yeux l'avaient trompé.

Mais pendant qu'il était encore indécis s'il avancerait ou reculerait , l'objet qui s'était déjà montré se montra de nouveau près du buisson , et avança droit vers lui, portant, comme la première fois , le costume et la figure exacte d'Anne de Geierstein... Cette vision (car le lieu , l'heure et la soudaineté de l'apparition la faisaient ressembler plutôt à une illusion qu'à une réalité) frappa Arthur d'une surprise qui tenait beaucoup de la frayeur. La figure passa à quatre pieds de lui , sans qu'elle lui adressât la parole , sans qu'elle parût le moins du monde le reconnaître, et dirigeant sa course à droite de Rudolphe et des deux ou trois hommes qui^ étaient avec lui, elle se perdit de nouveau au milieu des broussailles et des inégalités du terrain.

Le jeune homme fut encore une fois réduit à une extrême perplexité; et il ne fut tiré de la stupeur dans laquelle il était tombé , qu'en entendant retentir à son oreille la voix de Rudolphe qui lui disait: «Eh bien ! qu'est-ce à dire , roi Arthur?... dormez-vous? ètes-vous blessé? — Ni l'un ni l'autre, » dit Philipson revenant à lui; « je suis seulement fort étonné! — Étonné! et de quoi, très royal...? — Trêve de plaisanteries, » répliqua Arthur d'un, ton assez grave, « et répondez-moi en homme d'honneur... Ne vous at-elle pas rencontré? ne l'avez-vous pas vue? — Vue!... qui , vue? Je n'ai vu personne , et je jurerais que vous n'avez vu personne non plus, car je vous ai toujours suivi des yeux depuis que vous êtes parti , excepté deux ou trois minutes ; si vous avez aperru quelque chose, pourquoi n'avoir pas donné l'alarme? — Parce que c'était seulement une femme , » répondit Arthur à voix basse.

« Seulement une femme ! » répéta Rudolphe d'un ton de mépris. « Sur ma parole! roi Arthur, si je n'avais pas vu parfois de jolies étincelles de valeur jaillir de vous, je serais disposé à croire que vous n'avez vous-même qu'un courage de femme. 11 est étrange qu'une ombre la nuit et un précipice en plein jour ébranlent cette hardiesse dont vous avez si souvent donné des preuves...

« Et je ne manquerai pas d'en donner encore lorsque l'occasion l'exigera, » interrompit l'Anglais recouvrant sa présence d'esprit ; « mais je vous jure que si je vous parais maintenant effrayé , ce

Page 1