‹ Anne de GeiersteinChapitre 62 sur 246 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

n'est pas à une crainte simplement terrestre que mon esprit a cédé un instant. — Continuons notre promenade , dit Rudolphe , nous ne devons pas négliger la sûreté de nos amis. Cette apparition dont vous parlez peut n'être qu'une ruse inventée pour nous faire manquer à notre devoir. »

Ils continuèrent alors leur route à travers les taillis éclairés par la lune ; une minute de réflexion rendit au jeune Philipson toute sa mémoire , et avec sa mémoire , la conviction pénible qu'il avait joué un rôle ridicule et indigne de lui en présence de la dernière personne , parmi les hommes du moins , qu'il aurait voulu jamais choisir pour être témoin de sa faiblesse.

Il parcourut rapidement les rapports qui existaient entre luimême , Donnerhugel , le landamman , sa nièce et le reste de cette famille; et, contrairement à l'opinion qu'il avait d'abord conçue, il arrêta dans son esprit que son devoir lui ordonnait de déclarer au chef immédiat sous lequel il s'était placé l'apparition qu'il avait deux fois remarquée dans le cours de la nuit. Il peut y avoir des circonstances de famille... l'accomplissement d'un vœu peut-être , ou quelque raison semblable, qui expliquent à ses parents la conduite de cette jeune personne. D'ailleurs il était pour le moment soldat de service, et ces mystères pouvaient être liés à des malheurs qu'il fallait prévoir , contre lesquels il fallait se mettre en garde : en tous cas , ses compagnons avaient droit à savoir ce qu'il avait vu. On doit supposer que cette résolution fut adoptée lorsque le sentiment du devoir et la honte de la faiblesse qu'il avait montrée eurent un instant refroidi l'ardeur personnelle d'Arthur pour Anne de Geierstein, ardeur que pouvait aussi diminuer la mystérieuse incertitude que les événements de k nuit avaient répandue comme un épais brouillard autour de celle qui en était l'objet.

Tandis que les réflexions de l'Anglais prenaient ce tour , son capitaine , ou son camarade , après plusieurs minutes de silence , lui adressa enfin la parole.

î Je crois , dit-il, mon cher compagnon, que, comme je suis actuellement votre officier, j'ai quelque droit à entendre de vous le rapport de ce que vous venez de voir, puisqu'il n'y a qu'une chose importante qui ait pu agiter si violemment un esprit aussi solide que le vôtre. Mais si dans votre opinion la sûreté générale exige que vous différiez votre rapport jusqu'à notre retour au château, pour le faire alors en particulier au landamman lui-même, vous n'a-

vez qu'à dire un mot; et loin de vous presser de m' accorder à moi personnellement votre confiance, quoique j'espère ne pas m'en être rendu indigne , je vous autoriserai à nous quitter et à retourner tout de suite au château. »

Cette proposition toucha celui à qui elle était faite précisément à l'endroit sensible. Une demande péremptoire de sa confiance aurait été peut-être refusée ; mais le ton modéré et conciUant avec lequel cette requête fut adressée s'accordait alors avec les réflexions de l'Anglais.

« Capitaine, dit-il, je sens que je dois vous rapporter ce que j'ai vu cette nuit : la première fois, mon devoir n'exigeait pas que je le fisse, et maintenant que j'ai aperçu de nouveau la même apparition, je suis resté quelques minutes tellement surpris de ce qu'ont vu mes yeux, que j'ai encore de la peine à trouver des paroles pour m'exprimer. — Comme je ne puis deviner ce que vous avez à dire , répliqua le Bernois, je vous prierai d'être plus clair. Nous ne sommes que de méchants devineurs d'énigmes , nous autres Suisses à tête dure. — C'est pourtant une énigme que je vais vous soumettre, Rudolphe Donneiiiugel , répliqua l'Anglais, et une énigme dont je suis moi-même loin de pouvoir découvrir le sens. » 11 continua alors , quoique non sans hésiter : « Tandis que vous faisiez votre première patrouille dans les ruines, une femme venant du château a traversé le pont, a passé devant moi sans me dire un seul mot , et s'est évanouie dans l'obscurité de la forêt. — Ah ! » s'écria Donnerhugel; et il ne fit pas d'autre réponse.

Arthur reprit : « Il n'y a pas encore cinq minutes que la même fbrme de femme est passée une seconde fois devant moi , sortant du petit buisson et du groupe d'arbres, et qu'elle a disparu sans m'avoir adressé la parole. Sachez encore que cette apparitio.i avait la taille, la figure, la démarche et le costume de votre parente, Anne de Geierstein. — C'est assez singulier ! » dit Rudolphe d'un ton d'incrédulité ; « je ne dois pas , je pense , hésiter à vous croire, car vous regarderiez un doute de ma part comme une mortelle injure.. . telle est votre chevalerie du Nord; cependant permettez-moi de vous dire que j'ai des yeux aussi bien que vous, et c'est à peine s'ils vous ont quitté d'une minute. Nous n'étions point à cinquante pas de l'endroit où je vous ai trouvé confus et ébahi; comment donc aurions- nous pu ne pas voir aussi ce que vous dites et croyez avoir vu? — .le ne puis vous répondre là-dessus : peut-être vos yeux n'étaient-ils pas absolument fixés sm* m^i durant le court espace de

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