‹ Anne de GeiersteinChapitre 73 sur 246 · CHAPITRE XI. ISl · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI. ISl

tion pourtant : tournant la clef, il ouvrit la porte et entra. Le page suivit de près son maître, et fut surpris, au point d'en être extrêmement effrayé, de ce qu'il vit alors, quoique l'objet , quelque extraordinaire qu'il fût, [n'eût rien que de charmant et d'aimable.

« La lampe d'argent était éteinte ou avait disparu de son piédestal, en place duquel se tenait une femme d'une beauté ravissante , portant le costume perse où dominait la couleur rose ; mais elle n'avait ni turban ni aucune parure de tête , sauf un ruban bleu passé autour de ses cheveux bruns et attaché par une agrafe d'or dont le côté visible était orné d'une superbe opale qui , au milieu des couleurs changeantes propres à cettte pierre précieuse, répandait une légère teinte de rouge semblable à une étincelle de feu. La taille de cette jeune personne était plutôt au dessous de la moyenne , mais parfaitement bien prise. Le costume oriental, avec les larges pantalons liés autour des chevilles, laissait voir les plus jolis petit» pieds qu'on vit jamais, tandis que des mains et des bras d'une proportion parfaite sortaient de dessous les plis de la robe. La physionomie de cette petite créature était d'un caractère aimable et expressif, où semblaient prédominer la vivacité et l'esprit; enfin, ses yeux vifs et noirs, avec leurs sourcils bien arqués, paraissaient présager les remarques fines que ses lèvres roses et souriant à demi étaient prêtes à laisser échapper.

« Le piédestal sur lequel elle se tenait , ou plutôt était perchée , n'aurait point paru assez solide si un corps plus pesant que le sien l'eût occupé. Mais , de quelque manière qu'elle s'y fût placée , elle semblait s'y tenir aussi légère et aussi sûre qu'une linotte qui descend du haut des airs se poser sur la tige d'un bouton de rose. Le premier rayon du soleil levant, tombant à travers une fenêtre directement opposée au piédestal , augmenta encore l'effet de cette charmante figure , qui demeurait aussi immobile que si elle eût été de marbre. Elle ne témoigna s'apercevoir de la présence du baron d'Arnheim que par une respiration plus pressée et une vive rougeur accompagnée d'un léger sourire.

« Quelque raison que pût avoir le baron d'Arnheim pour s'attendre à voir un objet tel que celui qui se trouvait alors sous ses yeux, cet objet déployait une beauté tellement au dessus de l'attente du baron , que celui-ci resta un moment sans pouvoir respirer. Mais soudain il sembla se rappeler que son devoir exigeait qu'il souhaitât •» la belle étrangère la bienvenue dans son château , et la délivrât

ISt ANNE DE GEIERSTEin.

de sa position précaire. Il s'avança donc vers elle avec des paroles de salutations sur les lèvres, et il levait déjà les bras pour la descendre de son piédestal , qui était haut d'environ six pieds ; mais la légère et active étrangère n'accepta que le secours de sa main, et sauta lestement sur le plancher , sans plus paraître y faire attention que si elle eût été formée du léger duvet des plantes. Ce fut seulement, à vrai dire, par la pression momentanée de sa petite main que le baron d'Arnheim reconnut qu'il avait affaire à un être de chair et d'os.

« Je suis venue suivant l'ordre qu'on m'a donné, » dit-elle en promenant ses regards autour de la chambre; « vous pouvez compter sur une maitresse active et diligente, et j'espère être assez heureuse pour rencontrer un élève attentif. »

« Après l'arrivée de cet être bizarre et intéressant au château d'Arnheim , divers changements eurent lieu dans l'intérieur de la maison. Une dame de haut rang, mais de médiocre fortune , la respectable veuve d'un comte de l'empire, qui était parente du baron , reçut et accepta une invitation de venir présider aux affaires domestiques de son cousin, et éloigna par sa présence tous les soupçons qu'aurait pu faire naître le séjour d'Hermione dans son manoir, car c'est ainsi que la belle Persane était généralement appelée.

< La comtesse de Waldstetten poussait la complaisance si loin, qu'elle ne s'absentait presque jamais, soit de la bibliothèque, soit du laboratoire, quand le baron d'Arnheim prenait sa leçon ou poursuivait quelque étude avec la jeune et belle institutrice qui avait été si étrangement substituée au vieux mage. Si le rapport de cette dame méiite foi , leurs travaux étaient d'une nature très extraordinaire, et les résultats qu'elle voyait souvent obtenir pouvaient aussi bien produire la frayeur que l'élonnement; mais elle les défendait énergiquement du reproche de pratiquer des arts illicites ou de dépasser les bornes de la science naturelle.

« Un meilleur juge en pareille matière , l'évéque de Bamberg luimême , fit une visite à Arnheim dans l'intention de s'assurer d'une science qui faisait tant de bruit dans tous les pays qu'arrose le Rhin. Il conversa avec llermione , et la trouva si parfoilement instruite des vérités de la religion , si bien imbue de ses doctrines, qu'il la compara à un docteur en théologie sous le costume d'une danseuse orientale. Quand on interrogea l'évéque sur les connaissances d'Hermione dans les langues et les sciences, il répondit qu'il avait été attiré à Arnheim par les rapports les plus extravagants sous ce

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