CHAPITRE XI
point de vue , mais qu'il devait avouer à son retour « qu'on ne lui avait pas même dit la moitié de la vérité. »
« Par suite de ce témoignage irrécusable, les bruits sinistres auxquels avait donné naissance la singulière apparition de la belle étrangère ne tardèrent pas à cesser, d'autant mieux que l'amabilité de ses manières lui gagnait , même involontairement , la bienveillance de tous ceux qui l'approchaient.
« Cependant un changement notable commençait à s'opérer dans les entrevues de la charmante institutrice et de son élève. Elles se passaient bien toujours avec les mêmes précautions, et jamais, autant du moins qu'on pouvait l'observer, elles n'avaient lieu hors de la présence de la comtesse de Waldstetten ou de quelque autre tierce personne aussi respectable ; mais le lieu de ces rencontres n'était plus la bibliothèque du savant, ni le laboratoire du chimiste... les jardins et les bosquets leur semblaient avoir aussi des agréments. Des parties de chasse et de pèche , des soirées entières consacrées à la danse paraissaient annoncer que les études de la sagesse étaient momentanément abandonnées pour la poursuite des plaisirs. 11 n'était pas difficile de deviner la cause de tout cela : le baron d'Arnheim et la séduisante Hermione, parlant une langue différente de toutes les autres , pouvaient savourer les délices d'une conversation privée au milieu même du tumulte et de la gaité qui les entouraient , et personne ne fut surpris d'entendre annoncer formellement, après plusieurs semaines de fêtes, que la belle Persane allait épouser le baron d'Arnheim.
« Les manières de cette séduisante jeune personne étaient si aimables, sa conversation si animée, son esprit si vif , pourtant si bien tempéré par son bon naturel et sa modestie , que , malgré son origine inconnue , sa haute fortune excitait moins l'envie qu'on n'aurait pu s'y attendre dans un cas si singulier. Surtout sa générosité captivait et gagnait les cœurs de toutes les jeunes personnes qui l'approchaient. Sa richesse semblait n'avoir pas de bornes , car les joyaux qu'elle distribuait à ses belles amies l'auraient autrement laissée sans parure pour elle-même. Ces bonnes qualités, cette libéralité principalement , non moins que la simplicité de son esprit et de son caractère , qui formait un délicieux contraste avec l'étendue des connaissances acquises qu'elle était connue pour posséder... tous ces heureux dons et l'absence complète de toute vanité lui faisaient pardonner sa supériorité par ses compagnes mêmes. On remarquait encore dans elle certaines particularités, exagérée*
IIV ANINE DE GEIERSTEIÎI.
peut-être par l'envie, qui semblaient établir une distinction mystique entre la belle Hermione et les simples mortels avec qui elle daignait vivre et converser.
« Dans la danse Joyeuse, elle était sans rivale pour la souplesse et la légèreté , tellement que ses pas semblaient ceux d'un être aérien. Elle pouvait , sans le moindre effort , prolonger le plaisir de cet exercice au point de fatiguer les plus vigoureux danseurs ; et le jeune due de Hochspringen lui-même, qui était renommé comme un des amateurs les plus infatigables de l'Allemagne , après lui avoir servi de cavalier pendant une demi-heure, fut forcé d'abandonner la contredanse, et se jeta épuisé de fatigue sur un sopha, en s'écriant qu'il avait dansé, non avec une femme, mais avec un ignis fatuus, autrement dit un feu follet.
« On prétendait encore tout bas que , lorsqu'elle jouait avec ses jeunes compagnes dans le labyrinthe et dans les allées des jardins du château, soit à cache-cache, soit à des jeux qui ne demandaient pas moins d'activité , elle se trouvait alors aussi douée de cette légèreté surnaturelle qu'on supposait se développer en elle quand elle dansait. Elle apparaissait au milieu de ses compagnes, puis disparaissait aussitôt avec une inconcevable rapidité : haies, treillages, obstacles de tout genre, elle franchissait tout d'une manière que l'œil le plus vigilant ne pouvait découvrir ; car, après l'avoir vue un instant de l'autre côté de la barrière, le spectateur la voyait l'instant d'ensuite auprès de lui.
« Dans ces moments où ses yeux étincelaient , où l'on voyait ses joues rougir et toute sa personne s'animer, on prétendait que l'agrafe d opale qui brillait dans ses cheveux, ornement qu'elle ne quittait jamais, lançait alors avec une vivacité bien plus grande la petite étincelle ou langue de feu. De même, lorsqu'Hermione se trouvait dans la salle à la chute du jour, et que sa conversation s'animait plus que de coutume, on croyait que le joyau devenait brillant, et même répandait une lueur vive et scintillante, qui semblait jaillir de la pierre elle-même, et n'être pas produite comme de coutume par la réflexion d'une autre lumière. On entendait aussi ses femmes dire que, quand leur maîtresse était agitée d'un court et léger accès d'impatience, la seule faiblesse de caractère qu'on lui connût, elles pouvaient remarquer des étincelles d'un rouge ardent saillir du diamant mystique, comme s'il sympathisait avec les émotions de celle qui le portait. Les filles qui l'aidaient à sa toilette rapportaient en outre que la jeune fille ne se séparait de