‹ Anne de GeiersteinChapitre 79 sur 246 · CHAPITRE Xn · texte numérisé non relu

CHAPITRE Xn

qu'elle y entrât , et elle était si bien arrangée , qu'une reine ou une princesse aurait pu y dormir ; et pourquoi la fillette serait-elle sortie d'un si bon appartement, lorsque tous ses amis étaient là pour la garder? pourquoi aurait-elle été courir dans la forêt? -— Peutêtre regardait-elle seulement du pont comment la nuit se passait. — Non pas , elle revenait bien de la forêt. Je l'ai vue arriver à l'extrémité du pont, et j'ai failli la frapper , croyant que c'était le diable qui avait pris sa ressemblance. Mais je me rappelai que ma hallebarde n'était pas une verge de bouleau à châtier les petits garçons et les petites filles; et, si j'avais fait le moindre mal à Anne; vous auriez tous été furieux contre moi, et, à dire vrai, j'aurais été aussi mécontent de moi-même; car, quoiqu'elle me lance de temps à autre une plaisanterie, ce serait une triste maison que la nôtre, si nous perdions Anne. — Butor! as-tu parlé à cette apparition , à ce lutin , comme tu dis ? — Vraiment non , capitaine l'Esprit fin. Mon père se fâche toujours contre moi quand je parle sans réfléchir, et dans ce moment, j'étais précisément incapable de toute réflexion. De plus , je n'eus pas le temps de réfléchir, car elle passa devant moi aussi vite qu'un flocon de neige emporté par un tourbillon. Je me dirigeai pourtant vers le château après elle, en l'appelant par son nom : les dormeurs s'éveillèrent alors, nos hommes coururent aux armes, et il s'ensuivit une confusion aussi grande que si Archibald d'Hagenbach eût été au milieu de nous avec lance et épée. Et qui vil-on sortir de sa petite chambre , aussi émue , aussi épouvantée que nous tous?... mademoiselle Anne ellemême! Et comme elle protestait n'avoir pas quitté son appartement de la nuit , il fallut bien que moi, Sigismond, je reçusse tout le blâme, comme si je pouvais empêcher les spectres de se promcr ner! Mais je ne lui cachai pas ce que j'en pensais, lorsque je les vis tous se tourner contre moi. « Mademoiselle Anne , lui dis-je ; on connaît bien votre parenté : après cet avertissement amical, si vous m'envoyez encore quelques uns de vos doubles, faites-leur mettre sur la tête des chapeaux de fer , car je leur appliquerai un coup de hallebarde suisse dans toute sa pesanteur, sous quelque forme qu'ils se présentent. » Néanmoins , tous crièrent : * Honte à moi ! n et mon père me pria de sortir, sans plus de scrupule que si j'eusse été le vieux chien de la maison, qui, au lieu de veiller en dehors, s'était glissé au coin du feu, »

Le Bernois répliqua avec un air de froideur qui ressemblait beaucoup à du mépris : « Vous avez dormi à votre poste, Sigisraond ,

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grave faute militaire , et vous avez rêvé en dormant. Vous avez été bien heureux que le landamman n'ait pas soupçonné votre négligence, car, au lieu d'être renvoyé à votre faction, comme un chien de garde paresseux , on aurait bien pu vous chasser à coups de fouet comme indigne de confiance vers votre chenil de Geierstein, ainsi qu'il est arrivé pour une faute plus légère à ce pauvre Ernest.., — Ernest n'est pas encore parti pourtant , et je crois qu'il pourra bien pénétrer eu Bourgogne aussi avant que nous-mêmes , cette iois. j£ vous prie cependant, capitaine, de ne pas me traiter en chien*,' mais en homme, et d'envoyer quelqu'un me relever, au lieu de babiller ici par une nuit si froide. S'il doit y avoir quelque chose à faire demain matin, et la chose me paraît assez probable, une bouchée de nourriture et une minute de sommeil seront un çréparatif fort convenable, car je suis resté ici en sentinelle pendant deux mortelles heures. »

Le jeune géant se mit alors à bâiller d'une manière effroyable, comme pour donner une nouvelle force aux raisons dont il appuyait sa requête.

f Une bouchée et une minute, reprit Rudolphe... un bœuf rôti et une léthargie comme celle des sept dormants suffiraient à peine pour rendre leur force à tes membres las et engourdis. Mais je suis ton ami, Sigismond, et tu peux compter sur un rapport favorable de ma part ; tu vas être relevé à l'instant , afin d'aller dormir , s'il est possible, sans être troublé par des rêves... Passez , jeunes gens, » continua-t-il , en s'adressant aux autres qui le rejoignaient en ce moment, « et allez prendre du repos ; Arthur d'Angleterre et moi nous rendrons compte de notre patrouille au landamman et au banneret. »

La patrouille entra donc dans le château , et les hommes qui rentraient eurent bientôt rejoint leurs compagnons endormis. Rudolphe Donnerhugel saisit le bras d'Arthur , et tandis qu'ils se dirigeaient vers la grande .«^alle, il lui dit à loreille...

« Voilà d'étranges événements !... croyez-vous que nous devions en faire le rapport à la députation? — Je dois, répondit Arthur, m'en remettre à vous, qui êtes notre capitaine. J'ai rempli mon devoir en vous disant ce que j'avais vu... ou cru voir... C'est à vous de juger juscju'à quel point il est convenable d'en instruire le landamman : t^eulemenl , comme la chose intéresse l'honneur de sa famille, je pense (jue c'est à son oreille seule qu'il faut la confier. — J« ne vois pus qu'il soit nécessaire de rien dire, répliqua aussitôt

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le Bernois : cela ne peut toucher personne , ni intéresser la sûreté générale; mais je ne manquerai pas, quelque jour, d'en causer avec Anne. »

Cette dernière remarque causa autant de peine à Arthur que la proposition de silence absolu sur une affaire si délicate lui avait procuré de satisfaction. Mais son mécontentement était d'une nature qu'il crut nécessaire de cacher , et il répondit en conséquence avec autant de tranquillité que possible :

« Vous agirez, seigneur capitaine , comme votre sentiment du devoir et votre délicatesse vous y engageront. Quant à moi, je garderai le silence sur ce que vous appelez les étranges événements de la nuit, rendus doublement merveilleux par le rapport de Sigismond Biederman. — Et aussi sur ce que vous avez vu et entendu relativement à nos auxiliaires de Berne? — Je me garderai certainement d'en parler, à moins que je n'aie résolu d'apprendre à mon père le risque que court son bagage d'être examiné et saisi aux portes de La Ferette. — C'est inutile; je réponds sur ma tête et mon bras de la sûreté de toute chose lui appartenant. — Je vous remercie en son nom ; mais nous sommes de pacifiques voyageurs, qui devons plutôt désirer d'éviter une querelle que d'y donner lieu, quand même nous serions sûrs d'en sortir avec avantage. — Ce sont les sentiments d'un marchand, mais non d'un soldat, » dit Rudolphe d'un ton froid et mécontent : « au reste cette affaire vous regarde, vous devez agir comme il vous plaira. Seulement rappelez-vous que, si vous allez à La Ferette sans nous, vous exposez vos marchandises et votre vie. »

Ils entrèrent , en causant ainsi , dans l'appartement où reposaient leurs compagnons de voyage. Les hommes qui composaient la dernière patrouille s'étaient déjà couchés parmi leurs camarades endormis , à l'extrémité de la salle. Le landamman et le banneret de Berne écoutèrent Donnerhugel présenter son rapport et dire que les patrouilles , avant et après minuit , s'étaient faites en sûreté , sans qu'on rencontrât rien qui laissât craindre ou soupçonner aucun péril. Le Bernois s'enveloppa alors de son manteau , et , s'étendant sur la paille avec cette heureuse indifférence pour ses aises , et cette promptitude à saisir l'instant du repos , qui s'acquièrent par une vie dure et occupée , il dormit au bout de quelques minutes.

Arthur resta sur pied un peu plus long-temps , pour jeter un regard inquiet sur la porte de l'appartement d'Anne de Geierstein , et réfléchir aux merveilleuses circonstances de la nuit. Mais elles

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formaient un mystérieux chaos , et il ne pouvait trouver aucune clef pour y pénétrer ; en outre , la nécessité de s'entretenir aussitôt avec son père donna forcément un autre cours à ses pensées. II était obligé de recourir au mystère et à la précaution. Il alla donc se reposer auprès de son père , dont le Ut , suivant l'hospitalité qu'il avait trouvée depuis le commencement de son séjour au milieu des bons Helvétiens , avait été disposé dans la place de l'appartement qu'on avait jugée la plus convenable , et un peu à l'écart des autres. Il dormait profondément , mais il s'éveilla , touché par son fils , qui lui annonça à voix basse et en anglais , pour plus de précautions , qu'il avait d'importantes nouvelles à lui communiquer en particulier.

« Est-ce une attaque de notre poste? dit le vieux Philipsonj nous faut-il prendre les armes ? — Pas encore , dit Arthur; je vous prie de ne pas vous lever , de ne pas donner l'alarme... c'est une affaire qui ne concerne que vous. — Dites donc vite , mon fils ; vous parlez à un homme trop habitué au péril pour qu'il s'en effraie. — C'est un cas à examiner dans votre sagesse. J'ai appris , durant la patrouille que j'ai faite , que le gouverneur de La Ferette saisirait indubitablement votre bagage et vos marchandises , sous prétexte de lever le tribut que réclame le duc de Bourgogne. On m'a aussi informé que les jeunes Suisses qui nous servent d'escorte sont déterminés à ne pas souffrir cette exaction , et se croient assez nombreux , assez forts pour le faire avec succès. — Par saint George ! cela ne doit pas être ; ce serait mal payer de retour le bon landamman que de donner au fier duc le prétexte d'une guerre que l'excellent vieillard désire si vivement éviter autant que possible. Toutes les exactions, quelles qu'elles soient, je m'y soumettrai joyeusement; mais si l'on saisissait mes papiers , je serais perdu. Je n'étais pas sans crainte à ce sujet : aussi ne me suis-je pas réuni très volontiers à la troupe du landamman : il faut nous en séparer. Ce rapace gouverneur ne mettra sûrement pas la main sur une députalion qui se rend à la cour de son maître sous la protection du droit des gens ; mais je vois sans peine que notre présence parmi eux pourra occasionner une querelle qui satisfera également et les vues sordides du gouverneur , et l'humeur belliqueuse de ces jeunes gens qui ne cherchent qu'à se faire insulter. L'insulte ne leur viendra point à cause de nous. JVous laisserons les députés prendre les devants, et nous attendrons qu'ils soient passés. Si ce d'IIagenbach n'est pas le plus déraisonnable des hommes , je trouverai moyen de

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