‹ Anne de GeiersteinChapitre 80 sur 246 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Je contenter en ce qui nous concerne personnellement. En attendant , je vais tout de suite éveiller le landamman , et lui faire part de notre résolution. »

Il le fit à l'instant , car Philipson n'était pas long à exécuter ses projets. Au bout d'une minute il fut auprès d'Arnold Biederman , qui , s'appuyant sur le coude, écouta sa communication, tandis que par dessus l'épaule du landamman passait la tète et la longue barbe du député de Schwitz , son grand œil bleu luisant de dessous un bonnet de fourrure, et fixé sur la figure de l'Anglais, mais jetant de temps à autre un regard autour de lui pour observer l'impression que ce qui était dit produisait sur ses collègues,

« Mon digne et cher hôte , disait le vieux Philipson , nous avons oui dire qui! était certain que nos pauvres marchandises seraient exposées à des taxes , même à une saisie , lors de notre passage à La Ferette , et je m'estimerais heureux d'éviter toute cause de querelle, dans votre intérêt aussi bien que dans le nôtre. — Mais vous ne doutez pas que nous ne puissions vous proléger , que nous ne vous protégions? répliqua le landamman. Je vous dis. Anglais, que l'hôte d'un Suisse est aussi en sûreté à côté de lui qu'un aiglon sous l'aile de sa mère ; et nous quitter parce que le danger approche , c'est faire injure à notre courage et à notre constance. Je désire la paix ; mais le duc de Bourgogne lui-même ne fera Jamais le moindre mal à un de mes hôtes , autant que je pourrai l'en em^ pêcher. »

A ces mots le député de Schwitz ferma son poing , gros comme un jarret de bœuf , et retendit par dessus l'épaule de son ami.

« C'est précisément pour éviter ce malheur, mon digne hôte, répliqua Philipson, que j'ai résolu de quitter votre agréable compagnie plus tôt que je ne l'aurais désiré , et que je ne m'y serais attendu. Soiigez y , mon brave et digne hôte , vous êtes un ambassadeur qui cherchez la paix , et moi un marchand qui ciierche le gain. La guerre , les querelles qui peuvent causer la guerre sont également nuisibles à vos projets et aux miens. Je vous avoue franchement que je suis dans l'intention et en état de payer une forte rançon, et quand vous serez parti, j'en négocierai le montant. Je séjournerai dans la ville de Bâle jusqu'à ce que j'obtienne de justes conditions d'ArchibdId d'Hagenbach, et fût-il même aus^i avide que vous le dépeigniez , il se modérera plutôt un peu avec moi que de perdre tout profit en m'obligeant à retourner sur mes pas ou à prendre une autre route. — Vous parlez sagement, seigneur An-

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Ut ANNE DÉ GÉIEftStEIN.

glais , dit le landamman , et je vous [remercie de m'avoir rappelé tfuels étaient mes devoirs. Mais il ne faut cependant pas que vous couriez au devant du danger. Dès que nous serons passés , le pays sera ouvert aux dévastations des cavaliers et des Bourguignons , et des lansquenets qui balayeront les routes dans toutes les directions. Les gens de Bâle sont malheureusement trop peureux pour vous protégea: ils vous abandonneraient au premier mot du gouverneur; et quant à la justice et à la douceur , vous pouvez aussi bien l'attendre de l'enfer que d'Hagenbach. — Il y a , dit-on , reprit Philipson , des conjurations qui peuvent faire trembler l'enfer lui-même ; et je possède le moyen de me rendre favorable même ce d'Iïagenbach , pourvu que je parvienne à lui parler en particulier. Mais j'avoue que je ne puis m'attendre qu'à être tué par ces féroces cavaliers pour la valeur démon manteau — S'il en est ainsi , répliqua le landamman , et s'il faut absolument nous séparer , car je ne nie pas que vous ne m'alléguiez de sages et puissantes raisons, pourquoi ne quitteriez-vous pas Grafï's- Lust deux heures avant nous ? Les routes seront sûres puisque l'on s'atteni à notre escorte ; et vous trouverez probablement, si vous faites diligence , l'infâme d'Hagenbach non encore ivre , et aussi capable que jamais d'entendre raison... c'està-dire de comprendre son intérêt. Mais après qu'il a fait passer son déjeuner avec du vin du Rhin ( et il en boit tous les matins avant d'aller à la nfiesse ), sds emportements aveuglent sa cupidité même.

— Tout ce dont j'ai besoin pour exécuter ce projet , dit Philipson , c'est un mulet pour porter ma valise qui est au milieu de tout votre bagage. — Prenez la mule qui le porte; elle appartient à mon collègue de Schwitz que voilà : il s'estimera heureux de vous la prêter.

— Oui-dà , quand même elle vaudrait vingt couronnes ; puisque mon camarade Arnold le désire , prenez-la , » dit la vieille barbe blanche.

« Je l'accepterai comme un prêt, avec reconnaissance, dit l'Anglais; mais comment vous passerez-vous de cet animal? Il ne vous en reste plus qu'un! Nous le remplacerons aisément à Bàle, répondit le landamman, même nous pourons faire servir ce petit retard à votre dessein, seigneur Anglais. J'ai fixé notre départ à la première heure après le lever du jour; nous le différercns d'une heure, ce qui nous d(!nnera !e temps de trouver un cheval ou une mule, et à vous , sir Philipson , le loisir d'arriver à La Ferelte, où j'espère qae vous terminerez pour le mieux vos affaires avec d'Hagenbach , et que vous nous rejoindrez pour voyager encore decona-

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pagnie en Bourgogne. — Si nos intérêts respectifs nous permettent de faire route ensemble, digne landamman, répondit le marchand, je m'estimerai très heureux de redevenir votre compagnon de voyage... Maintenant livrez-vous de nouveau au sommeil que j'ai interrompu. — Dieu vous bénisse, bon et digne homme ! » dit le landamman se levant et embrassant l'Anglais; « dussions-nous ne jamais nous revoir , je n'oublierai pas de ma vie le marchand qui négligea ses propres intérêts pour suivre le chemin de la sagesse et de la droiture. Je ne connais personne qui n'eût risqué d'ensanglanter tout un lac pour sauver cinq onces d'or. , . Adieu , vous aussi, brave jeune homme: vous avez appris parmi nous à tenir votre pied ferme sur le bord d'un précipice helvétien; mais nul ne peut vous enseigner aussi bien que votre père à suivre une droite route au milieu des marais et des précipices de la vie humaine. >

Il embrassa alors ses amis, leur fit chaudement ses adieux, et fut imité, comme d'ordinaire, par son collègue de Schwitz,qui promena sa longue barbe blanche sur les deux joues du père et du fils, et les invita encore à se servir de sa mule. Tous ensuite s'arrangèrent pour reposer encore, et dormir jusqu'à l'apparition de l'aurore d'automne.

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