CHAPITRE XIU
ritable interprétation des mystères qui à présent m'environnent. Mais songer que je puis avoir commis une bévue tendant à la mettre au pouvoir de ce féroce rustaud, ce sera pour moi un éternel sujet de remords ! »
Là il fut tiré de sa rêverie par la voix de son père : « Eh bien ! qu'est-ce donc à dire, mon fils? Es-tu éveillé, Arthur, ou dors-tu debout des fatigues du service de la nuit précédente? — Non, mon père , » répondit Arthur revenant soudain à lui-même. « C'est un peu d'engourdissement peut-être ; mais l'air frais du matin le dissipera bientôt. »
Marchant avec précaution au milieu du groupe de dormeurs qui étaient couchés à l'entour, le vieux Philipson, lorsqu'ils eurent gagné la porte de l'appartement, se retourna, et regardant la couche de paille sur laquelle se faisaient remarquer les larges membres du landamman et la barbe argentée de son fidèle compagnon éclairés des premiers rayons du jour, il murmura entre ses lèvres un adieu involontaire :
< Adieu , modèle de la bonne foi et de l'intégrité antiques
adieu, noble Arnold... adieu, âme pleine de vérité et de candeur... à qui lâcheté, égoïsme et fausseté sont assurément inconnus. — Et adieu , pensa son fils , à la plus aimable , à la plus candide , à la plus mystérieuse des vierges... » Mais cet adieu , comme on doit bien le croire , ne fut pas , comme celui de son père , exprimé par des paroles.
Ils eurent bientôt après franchi la porte du château. Le domestique suisse fut libéralement récompensé , et chargé de porter encore des paroles d'adieu et de souvenir au landamman de la part de ses hôtes anglais, ainsi que de l'assurer de leur espérance et de leur désir qu'ils pussent se rejoindre sur le territoire de Bourgogne. Le jeune homme prit alors la bride de la mule , et conduisit l'animal d'un pas ordinaire, son père marchant à côté de lui.
Après un silence de plusieurs minutes, le vieux Philipson s'adressa à Arthur : « Je crains , dit-il , que nous ne revoyions plus le digne landamman. Lesjeunes gens qui l'accompagnent sont disposés à ressentir vivement un affront... le duc de Bourgogne, j'en ai peur, ne manquera pas de leur en donner un ample prétexte... et la paix que désire l'excellent homme pour la terre de ses pères sera devenue impossible avant qu'ils paraissent devant le duc; et quand même il en serait autrement , le prince le plus fier de l'Europe supportera-t-il les réprimandes de bourgeois et de paysans, comme
Charles de Bourgogne appelle les amis que nous venons de quitter? C'estune question à laquelle il est trop aisé de répondre. Une guerre fatale aux intérêts de toutes les parties, sauf à Louis de France, aura certainement lieu, et elle sera terrible la mêlée, si les rangs de la chevalerie bourguignonne rencontrent les hommes de fer des montagnes , devant qui sont tombés coup sur coup tant de nobles Allemands. — Je suis tellement convaincu de la vérité de vos paroles, mon père, qu'à mon avis ce Jour ne se passera point sans une rupture de la trêve. J'ai déjà mis ma cotte de mailles en cas que nous rencontrions mauvaise compagnie entre GrafiT s - Lust et La Ferette ; et plût au ciel que vous prissiez la même précaution! Cela ne nous retardera guère, et je vous avoue que moi, du moins, je voyagerai alors avec plus de sécurité. — Je vous comprends , mon fils ; mais je suis un pacifique voyageur sur le territoire du duc de Bourgogne, et je ne dois pas supposer trop promptement que sous l'ombre de sa bannière il faille me mettre en garde contre des bandits, comme si j'étais dans les déserts de la Palestine. Quant à l'autorité de ses officiers et à l'étendue de leurs exactions, je n'ai pas besoin de vous dire que , dans notre position , ce sont des choses auxquelles il faut nous soumettre sans colère et sans murmure. »
Laissant les deux voyageurs se diriger vers La Ferette à loisir, je vais transporter mes lecteurs à la porte orientale de celte petite ville qui, située sur une éminence, domine le pays dans toutes les directions , mais particulièrement dans celle de Bâie. Elle ne faisait pas, à proprement parler, partie des domaines du duc de Bourgogne, mais lui avait été remise comme gage ou garantie du paiement d'une somme considérable due à Charles par l'empereur Sigismond d'Autriche, à qui la seigneurie de la place appartenait en propriété. Mais la ville était si convenablement située pour nuire au commerce de la Suisse et infliger à ce peuple, qu'il haïssait et méprisait, des marques de sa malveillance, qu'on croyait généralement que le duc de Bourgogne ne consentirait jamais à auouae condition de rachat, si équitables et si avantageuses qu'elles fussent, qui auraient pour résultat de rendre à l'empereur un poste avancé, aussi favorable à ses projets haineux que la petite ville de La Ferette.
La situation de cette ville était forte par elle-même; les fortifications qui l'entouraient, à peine suffisantes pour repousser toute attaque soudaine, n'étaient pas capables de résister le moins du monde ài un siège en règle. Les rayons du matin brillaient sur'Je