CHAPITRE Xm. 47i
clocher de l'église depuis plus d'une heure, lorsqu'un homme grand, maigre et assez vieux, enveloppé dans une robe de chambre par dessus laquelle était agrafé un large ceinturon soutenant à gauche une épée et à droite un poignard, s'approcha de la barbacane de la porte orientale. Sur sa toque se balançait une plume qui, de même qu'une queue de renard, était un emblème de noblesse dans toute l'Allemagne, et un ornement fort prisé par ceux qui avaient le droit de le porter.
La petite troupe de soldats qui avait occupé ce poste pendant le cours de la nuit précédente, et fourni des sentinelles pour la garde du dedans et du dehors , prit les armes en apercevant ce personnage , et s'aligna en rang comme une compagnie qui reçoit , avec le respect militaire, un officier d'importance. La physionomie d'Archibald d'Hagenbach (car c'était le gouverneur lui-même) exprimait cette morosité bourrue et ce penchant à la colère qui caractérisent le lever d'un libertin maladif. Sa tête tremblait, son pouls était fiévreux, et ses joues étaient pâles... symptômes dénotant qu'il avait passé la dernière nuit, selon son habitude, au milieu des coupes et des flacons. A en juger par la promptitude des soldats à prendre leurs rangs, par la crainte respectueuse respirant sur leurs visages, et par le silence qui régnait parmi eux, il semblait qu'ils fussent accoutumés à attendre et à redouter sa mauvaise humeur en pareille occasion. En effet, il leur lança un regard scrutateur et mécontent, comme s'il cherchait quelqu'un sur qui exhaler sa bile, puis il demanda où était • Kilian, ce chien de paresseux. »
Kilian se présenta aussitôt : c'était un vigoureux homme d'armes, à l'air farouche , Bavarois de naissance , et remplissant les fonctions d'écuyer près du gouverneur.
« Quelles nouvelles de ces rustres suisses , Kilian ? demanda Archibald d'Hagenbach. Il y a deux heures, suivant leurs habitudes frugales, qu'ils devraient être en route. Gjss lourds paysans prétendraient-ils singer les manières des gentilshommes, et rester devant leur bouteille jusqu'au chant du coq? — Sur ma foi ! ce pourrait bien être , répondit Kilian ; les bourgeois de Bâle leur ont donné tous les moyens défaire une orgie. — Comment cela, Kilian?.... Auraientils osé offrir l'hospitalité à ce troupeau de taureaux suisses , après l'ordre que je leur ai transmis d'agir tout autrement. — Les Bâiois ne les ont pas reçus dans leur ville ; mais j'ai appris par un espion sûr , qu'ils les ont mis à même de se loger à Graffs'-Lust qui était pourvu d'un bon nombre de Jambons et de pâtés, pour ne rien dire
des flacons de vin du Rhin, des barils de bière et des tonnes d'eaude-vie. — Les Bâlois m'en répondront ! S'imaginent-ils que je vais toujours être à m'interposer en leur faveur entre le duc et son bon plaisir?... Ces gros porchers ont pris trop de hardiesse depuis que nous avuns bien voulu recevoir leurs méchants cadeaux , plutôt pour leur faire plaisir que pour les avantages que nous avons pu retirer de leurs misérables dons. Is^'était-ce pas le vin de Bâle que nous fûmes obligés de boire dans des gobelets d'une pinte, de peur qu'il n'aigrît avant le matin ? — Il a été bu en effet, et dans des gobelets d'une pinte encore , autant que je puis me le rappeler. — Eh bien! allez doue ; ils apprendront , ces animaux de Bâle, que je ne me tiens nullement pour obligé par des présents comme ceux-là, et que le souvenir des vins que j'expédie ne me reste pas plus longtemps que le mal de tète dont les boissons frelatées qu'ils m'envoient ne manquent jamais de m'avantager depuis un certain temps pour le plaisir du lendemain. — Votre Excellence compte-t-elle exciter une querelle entre le duc de Bourgogne et la ville de Bàle, parce qu'elle a donné indirectement secours et assistance à la députation suisse? — Eh oui , vraiment, à moins qu'il ne se trouve parmi eux des hommes sages qui me donnent de bonnes raisons pour les protéger. Oh ! les Bâlois ne connaissent pas notre noblo duc, ni le talent qu'il possède pour châtier les citoyens récalcitrants d'une ville libre. Tu peux leur dire, Kilian, aussi bien que personne , comment il a traité les vilains de Liège , lorsqu'ils ont voulu faire les raisonneurs'. — Je leur apprendrai la chose quanii l'occasion s'en présentera, et j'espère que je les trouverai disposés à cultiver votre honorable amitié. — Vois-tu, si c'est la même chose pour eux , cela m'est tout-à-fait indifférent , à moi , Kilian ; mais il me semble qu'un gosier bien sain et sauf a certainement son prix, ne fût-ce que pour avaler du boudin noir et de la bière piquante, pour ne rien dire des jatnbons de Westphalie et de Hierensleiner... Enfin, Kilian, je l'ai toujours dit, un cou entamé est chose inutile. — Je ferai comprendre à ces gras bourgeois leur danger et la nécessité de s'acquérir vos bonnes grâces. Pour sûr, je n'en suis pas à apprendre comment on envoie la balle du côté de Voire Excellence.— Vous parlez bien;.... mais comment se fait-il que vous ayez si peu de chose à dire de cette compagnie suisse? J'aurais cru qu'un vieux troupier comme vous leur aurait raccourci les ailes au milieu de la bonne chère dont vous parliez. — J'aurais aussi bien
1. Alluiion aux avànoments racontés dans Quentin Duncard. a. M.