‹ Anne de GeiersteinChapitre 84 sur 246 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

pu effaroucher un hérisson en colère avec mon simple doigt. J'ai surveillé Graff s-Lust moi-même... il y avait des sentinelles sur les murailles du château, une sentinelle sur le pont, outre une patrouille régulière de ces dainnés de Suisses qui faisait bonne garde : aussi n'y avait il rien à faire; autrement, moi qui connais l'ancienne querelle de Votre Excellence,. je les aurais étrillés de la belle manière, sans qu'ils sussent jamais d'où leur venaient les coups. — Baste ! ils vaudront davantage la peine qu'on épie leur arrivée. Ils vont venir tout tranquilles et confiaots , dans toute leur splendeur , avec les chaînes d'argent de leurs femmes, leurs médailles , leurs anneaux de plomb et de cuivre... Ah, les vils manants! ils sont indignes qu'un homme de sang noble veuille bien les débarrasser de leurs friperies ! — Ils ont avec eux de meilleures marchandises , si l'on ne m'a pas trompé. Il y a des marchands... — Bah ! les bêtes de somme de Berne et de Soleure , avec leurs pitoyables effets , leur drap trop grossier pour faire des couvertures à des chevaux de bonne race, et leur toile qui a l'air d'être plutôt faite de crin que de chanvre :je les dépouillerai pourtant, ne fîit-ce que pour les vexer, les coquins! Quoi! non contents d'être traités comme un peuple indépendant et d'envoyer dans les cours étrangères députations et ambassades, ils comptent , j'en suis certain , faire entrer , sous leur nom d'ambassadeurs, tout une cargaison de marchandises de contrebande , et insulter ainsi le noble duc en même temps qu'ils le volent? Mais d'Hagenbach n'est ni chevalier ni gentihomme s'il les laisse passer sans leur rien dire. — Et ils valent bien plus la peine d'être arrêtés que ne le suppose Votre Excellence, car ils ont des marchands anglais avec eux et sous leur protection. — Des marchands anglais ! » s'écria d'Hagenbach les yeux étincelants de joie; « des marchands anglais, Kilian! On parle du Cathay et de l'Inde , où il y a des mines d'argent, d'or et de diamants ; sur mon honneur de gentilhomme, je crois que ces animaux d'insulaires ont des caves de trésors dans leur vilain pays ! Et puis la variété de leurs riches marchandises... Ah! Kilian, y a-t-il une longue suite de mulets... un joyeux tintement de grelots ? Par le gant de Notre- Dame! le son en retentit déjà à mes oreilles , plus harmonieusement que toutes les harpes de tous les troubadours d'Heilbron ! — Non, monseigneur, la file n'est pas longue... seulement deux hommes, à ce que j'ai pu savoir, avec à peine assez de bagage pour en charger une mule; mais ce bagage est, dit-on, d'une valeur infinie : des soies et du satin , des broderies et des fourrures , des dia-

mants et des bijoux... des parfums d'Orient et de l'orfèvrerie de Venise. — Ravissement et paradis!... N'ajoutez pas un seul mot, » s'écria le rapace chevalier d'Hagenbach : <• tout va nous appartenir, Kilian! Vrai, ce sont précisément les deux hommes dont j'ai rêvé deux fois par semaine le mois dernier... Oui, deux hommes de moyenne taille , ou un peu au des.sus de la moyenne... avec des figures tranquilles , belles , rondes , avenantes , avec des estomacs dodus comme des perdrix , et des bourses aussi dodues que leurs estomacs... Ah! que dites-vous de mon rêve , Kilian? — Seulement que, pour être tout- à-fait exact, il aurait fallu que vous y vissiez aussi une vingtaine, ou environ, déjeunes et vigoureux géants, comme jamais pareils ne gravirent un rocher , ou ne décochèrent une flèche sur un chamois... tous équipés de gourdins, de massues, de pertuisanes à faire craquer des boucliers comme des gâteaux d'avoine, et résonner des casques comme des cloches d'église. — Tant mieux , coquin , tant mieux ! » s'écria le gouverneur en se frottant les mains. « Des colporteurs anglais à piller, des fanfarons suisses à rosser d'importance ! Je le savais bien, nous ne pouvons rien avoir de ces porcs helvétiques que leurs soies de cochon... Il est heureux qu'ils nous amènent avec eux ces deux moutons des îles ; mais il faut que nous apprêtions nos grands couteaux de cuisine, et que nous aiguisions nos ciseaux de tonte pour notre besogne... Holà ! lieutenant Schonfeld ! »

Un officier s'avança.

« Combien avez- vous d'hommes ici? — Une soixantaine. Vingt battent la campagne dans différentes directions, et il peut y en en avoir quarante ou cinquante dans leurs quartiers. — Faites-leur prendre les armes sur-le-champ... Ecoutez-moi : qu'on ne sonne pas la trompette ou le cor, mais qu'on les avertisse individuellement dans les quartiers de se mettre sous les armes avec le moins de bruit possible; le rendez-vous est ici, à la porte orientale. Dites aux coquins qu'il y a du butin à faire et qu'ils en auront leur part. — A ces conditions , ils marcheraient sur une toile d'araignée sans éveiller l'insecte qui l'a tissue. Je vais les réunir sans perdre un instant. — Je te le répète , Kilian , « continua le gouverneur ravi, reprenant sa conversation avec son confident , • rien ne pouvait arriver si heureusement que la chance de cette querelle. Le duc Charles désire insulter les Suisses... JNon, voyez-vous, qu'il se soucie qu'on agisse ostensiblement contre eux d'après ses ordres, de manière qu'on puisse ensinle l'accuser d'avoir violé le droit des

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