‹ Anne de GeiersteinChapitre 85 sur 246 · CHAPITRE Xin. i · texte numérisé non relu

CHAPITRE Xin. i

gens à l'égard d'une ambassade pacifique ; mais le brave serviteur qui épargnera à son prince le scandale d'une pareille affaire , et dont les actes pourront porter le nom de méprise ou d'erreur, sera regardé, je vous en réponds , comme l'ayant servi en digne et loyal chevalier. Peut-être le duc lui froncera-t-il les sourcils en public, mais en particulier il saura lui montrer qu'il l'estime... Pourquoi gardez-vous ainsi le silence, l'ami? Qu'est-ce qui trouble votre laid et sinistre visage ? Vous n'êtes pas effrayé, je pense , d'une vingtaine de jeunes Suisses , quand nous sommes à la tête d'une pareille bande de soldats ? — Les Suisses donneront et recevront de bons coups; cependant ils ne me font pas peur. Mais je n'aime pas que nous mettions trop de confiance dans le duc Charles. Qu'il doive être content d'abord d'une insulte faite aux Suisses, c'est assez vraisemblable; mais si, comme Votre Excellence le donnait à entendre, il trouvait ensuite convenable de désavouer l'action, il est prince à donner une couleur favorable à son désaveu en pendant les acteurs. — Bah! je sais où je me place. Un pareil tour pourrait être joué par Louis de France , mais le caractère brusque et franc de notre Téméraire de Bourgogne n'en est pas capable. Pourquoi diable, ami, restez-vous encore là, souriant comme un singe devant une châtaigne rôtie, quand il la croit trop chaude pour ses doigts ? — Votre Excellence est sage aussi bien que guerrière, et il ne me convient pas de combattre vos volontés. Mais celte ambassade pacifique.... ces marchands anglais.... Si Charles est en guerre avec Louis, comme le bruit en court , le plus ardent de ses désirs doit être la neutralité de la Suisse et l'assistance de l'Angleterre, dont le roi passe la mer avec une grande armée. Or vous , seigneur Archibald d'Hagenbach , vous pouvez , dans le courant de cette matinée-ci , tenir une conduite qui fera prendre à tous les confédérés les armes contre Charles, et changera les Anglais d'alliés en ennemis. — Peu m'importe ! Je connais bien l'humeur du duc, et si lui, maître de tant de provinces, consent à les risquer par pure fantaisie, dites qu'y perdrait Archibald d'Hagenbach qui ne possède pas un pied de terre? — Mais vous avez la vie à perdre, monseigneur. — Oui, la vie, un méchant droit d'exister, que j'ai toujours été prêt à jouer contre des dollars, même contre des kreutzers!... Croyez-vous donc que j'hésiterai à la risquer quand il s'agit de jacobus, de joyaux d'Orient et d'orfèvrerie de Venise? Non,Kilian; il faut que ces Anglais soient débarrassés de leurs l)allçs, afin qu' Archibald d'Hagenbach puisse boire uu vin plus sa-

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voureiixque le vin léger de la Moselle, et porter un pourpoint de brocard au lieu de velours gras. Et il n'est pas moins nécessaire que Kilian endosse un justaucorps neuf et décent, avec une bourse de ducats qui sonne à sa ceinture. — Sur ma foi ! ce dernier argument a désarmé mes scrupules, et j'abandonne la partie, attendu qu'il ne me convient pas de disputer avec Votre Excellence. — A l'ouvrage donc ! Mais attendez... Il nous faut d'abord mettre l'Eglise dans nos intérêts. Le curé de Saint-Paul s'est fâché dernièrement ; il a tenu en chaire d'étranges propos , comme si nous ne valions guère mieux que des voleurs et des brigands ordinaires. Même il a eu l'insolence de m'avertir, comme il dit, et deux fois, d'une singulière façon. Il serait bien de casser la tête pelée à ce vieux grognard ; mais comme la chose pourrait être mal prise par le duc, le plus sage parti à prendre est de lui jeter un os. — Il peut être un dangereux ennemi, car son pouvoir est grand sur le peuple, •> dit le peureux ccuyer.

« Bah ! je connais le moyen de désarmer le tondu. Envoyez-le chercher, et dites-lui de venir me parler; veillez à ce que la barbacane et la porte soient bien munies d'archers ; apostez des lanciers dans les maisons de chaque côté de la rue ; que la rue ellemême soit barricadée de chariots , bien embarrassés les uns dans les autres, mais comme s'ils se trouvaient là par hasard... Placez un corps de gaillards déterminés sur ces chariots et par derrière. Aussitôt que les marchands et leurs mules entreront, car... les mules... c'est le principal de l'affaire , levez-moi le pont-levis , abaissez-moi la herse, envoyez- moi une pluie de flèches contre les arrivants, s'ils font mine de résister; si quelques uns entrent, désarmez-les, et qu'ils soient enfermés entre la barricade devant eux et l'embuscade derrière et autour... Et alors, Kilian... — Alors, comme de joyeux compagnons libres , nous fouillerons jusqu'au coude dans les poches anglaises... — Et, comme de gais chasseurs, nous nous baignerons jusqu'aux genoux dans le sang suisse. — Mais le gibier pourra bien ne pas se laisser prendre aisément... Ils sont conduits parce Donnerhugel dont nous avons entendu parler, qu'ils appellent le jeune Ours de Berne. Ils ne manqueront pas de se défendre. — Tant mieux , l'ami ! aimerais-tu mieux tuer des brebis que chasser des loups? En outre, nos instruments sont prêts, et toute la garnison nous soutiendra. Honte à vous, Kilian!... Vous n'aviez pas coutume d'être si scrupuleux. — Je ne le suis encore guère... Mais ces hallebardes suisses et ces sabres à deux mains ne sont pas

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