CHAPITRE XIV
prouve qu'il est de sang noble , ou je ne parviendrai jamais moimême à la noblesse. — Notre maître va composer avec lui, je présume, répliqua Kilian, voilà qu'il lui sourit. — Alors ne me crois jamais , dit l'homme écarlate ; il y a dans l'œil de notre patron Archibald un regard qui présage du sang, aussi sûr que la canicule annonce la peste. »
Tandis que les valets du seigneur Archibald d'Hagenbach conversaient ainsi à l'écart , leur maître avait engagé les prisonniers dans une longue suite de questions captieuses concernant leurs affaires en Suisse , leurs relations avec le landamman , et le motif de leur voyage en Bourgogne, questions auxquelles le vieux Philipson avait toujours répondu d'une manière directe et précise , excepté à la dernière. Il allait, disait-il , en Bourgogne pour l'intérêt de son commerce... ses marchandises étaient à la disposition du gouverneur , qui pouvait les retenir en tout ou en partie , s'il était disposé à en devenir responsable devant son maître. Mais son affaire avec le duc était d'une nature particulière , touchant certains objets de commerce dans lesquels d'autres étaient intéressés aussi bien que lui. Il déclara qu'il n'en conférerait qu'avec le duc seul, et s'attacha à faire bien sentir au gouverneur que , s'il éprouvait quelque dommage dans sa propre personne ou dans celle de son fils , le sévère mécontentement du duc en serait l'inévitable conséquence.
Hagenbach était évidemment fort embarrassé par le ton ferme de son prisonnier , et plus d'une fois il demanda conseil à sa bouteille , son oracle infaillible dans des cas d'une extrême difficulté. Phihpson n'avait pas hésité à remettre au gouverneur une liste ou facture de ses marchandises , qui étaient d'un genre si séduisant que le seigneur Archibald la parcourut d'un bout à l'autre. Après être resté quelque temps dans une profonde méditation , il releva la tête et parla ainsi :
« Vous devez bien savoir , seigneur marchand , que la volonté du duc est qu'aucune marchandise suisse ne passe par son territoire , et que par conséquent , puisque , de votre propre aveu , vous êtes demeuré plusieurs semaines dans ce pays , et que même vous avez suivi un corps d'individus qui se donnent le titre de députés suisses , je suis autorisé à croire que ces objets de prix appartiennent plutôt à ces différentes personnes qu'à un seul individu d'aussi pauvre apparence que vous; et si je jugeais convenable de demander une satisfaction pécuniaire , trois cents pièces d'or ne seraient pas une amende trop forte pour uiîe pareille hardiesse de votre part : et
I» ANNE DE GEIErtSTEIN.
vous pourriez ensuite aller où bon vous semblerait avec le reste de vos marchandises , pourvu que vous ne les portassiez pas en Bourgogne. — Mais c'est en Bourgogne et vers le duc lui-même que je suis tenu de me rendre , répliqua l'Anglais. Si Je ne m'y rends pas, mon voyage est manqué , et le déplaisir du duc retombera assurément sur ceux qui auront pu m'en empêcher ; car je préviens Votre Excellence que votre gracieux prince sait déjà que je suis en route, et qu'il recherchera sévèrement où et par qui j'aurai été arrêté. »
Le gouverneur garda encore le silence , s'efforçant de trouver un moyen qui conciliât et sa rapacité et sa sûreté personnelle. Après quelques minutes de réflexion , il adressa de nouveau la parole à «on prisonnier.
* Tu es fort positif dans ton histoire , mon cher ami ; mais nos ordres nous enjoignent aussi positivement d'exclure de ses Etats toute marchandise venant de Suisse. Si je saisissais ta mule et ton bagage ?... — Je ne puis , monseigneur , vous empêcher de faire ce que vous voudrez. Dans ce cas , je me rendrai aux pieds du duc , et j'y remplirai ma commission. — Et la mienne aussi, répliqua le gouverneur. C'est-à-dire que tu porteras plainte au duc contre le gouverneur de La Ferette , parce qu'il aura exécuté ses ordres trop strictement ? — Sur ma vie et sur ma loyale parole , je ne porterai aucune plainte. Laissez-moi seulement l'argent que j'ai comptant , sans quoi il me serait difficile de parvenir à la cour du duc , et je ne songerai pas plus ensuite à mon bien et à mes marchandises, que le cerf ne songe au bois qu'il a quitté l'année dernière. >
Le gouverneur de La Ferette parut encore hésiter et secoua la tête.
« Impossible , dit-il , de se fier à des hommes qui se trouvent dans une position pareille à la vôtre , et même , à trai dire, il n'est pas raisonnable de s'attendre à ce qu'ils soient dignes de confiance. Ces marchandises destinées aux mains particulières du duc , en quoi consistent-elles? — Les paquets sont cachetés. — Elles sont d'une rare valeur, sans doute? — Je ne puis vous dire; je sais seulement que le duc y attache beaucoup de prix. Mais Votre Excellence n'ignore pas que de grands princes mettent souvent beaucoup d'importance à des bagatelles. — Les portez-vous donc sur vous? Prenez garde à la manière dont vous allez répondre... Examinez un peu tous ces instruments qui tapissent ces murs et peuvent faire parler un muet ; puis , songez que j'ai le pouvoir de m'en servir. — El moi, le courage de su|>porter les plus cruelles tortures, • ré*